Gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale, la mission du nouveau centre d’excellence de l’Otan.
Gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale, la mission du nouveau centre d’excellence de l’Otan.
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publié le 11 février 2026 à 07:00

1494 mots

Gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale, la mission du nouveau centre d’excellence de l’Otan.

L’espace est désormais considéré comme un champ de bataille. L’Otan veut donc être à la pointe des techniques de combat et de résilience aux attaques. À cette fin a été inauguré le premier centre d’excellence spatial de l’alliance atlantique, à Toulouse le 19 janvier 2026. Entretien exclusif avec son directeur, le colonel Sylvain Debarre.


À Toulouse, la base aérienne 101 à vocation spatiale « Général Robert Aubinière » est installée au sein d’un très dynamique technopôle, voisin du Cnes et d’Airbus. Le 19 janvier, l’ambiance y est solennelle, car on inaugure le nouveau centre d’excellence spatial (Space Centre of Excellence, ou Space CoE) de l’Otan, en face du centre des opérations du Commandement de l’Espace de l’Armée de l’Air et de l’Espace. « Lorsque d’autres sont chargés de porter l’épée et de mener à bien nos opérations, il est du devoir de ce centre de contribuer à l’incarnation de son esprit », précise la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants Alice Rufo dans son discours communiqué à Air & Cosmos, bien qu’elle n’ait pas pu venir. Tel est le but : gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale.

Le lendemain, le colonel Sylvain Debarre, directeur du centre, nous fait visiter. Cela ressemble à un institut, avec un auditorium pour accueillir des séminaires et des salles de cours pour une montée en compétences à la carte (ateliers, simulations, etc.). La formation est un des quatre piliers qui définissent la mission du CoE, avec l’analyse et le retour d’expérience, la veille technologique, et enfin la doctrine. Avec un budget annuel de 500 000 euros, le centre a reçu l’accréditation de l’Otan en 2023 et a déjà atteint sa pleine capacité opérationnelle.

Les effectifs sont déjà presque complets : 39 sur 44. Est-ce exceptionnel ?

Avec 90 % de taux de remplissage des effectifs, nous sommes plutôt bien lotis. Cela montre que les nations nous portent un intérêt avéré. Elles ont un certain nombre de postes à honorer pour ce centre d’excellence, qui en est un parmi d’autres.

Le premier pilier est la veille technologique. Qui décide ce qu’il faut surveiller en priorité ?

C’est commun à tous les CoE : concept, développement, expérimentation. Nous faisons de la veille de concepts innovants qui peuvent être d'intérêt pour l'Alliance dans le milieu spatial. Nous identifions les capacités à mettre en avant et à encourager. Nous regardons donc vers le futur à moyen-long terme. Les 15 nations membres constituent un comité directeur qui prend les décisions stratégiques. Elles décident quel sujet sera traité en particulier. Le but est d'apporter du soutien à l'Alliance, mais aussi à ces nations sponsors qui peuvent avoir des demandes particulières.

Avez-vous assez de moyens pour rester à la pointe concernant la prospective technologique ?

Même avec au total 39 personnes, je dispose finalement d’assez peu de monde dédié à cette tâche-là mais ils s’y consacrent entièrement. Nous nous aidons d’outils d'optimisation de notre base de données. Nous participons à beaucoup de salons et d'événements où les industriels sont engagés, et nous développons en parallèle notre propre réseau.

Notamment dans le cadre de la NATO Space COE Conference ?

Nous avons organisé la première édition l'année dernière à Toulouse, qui s’est avérée être un beau succès. Nous allons essayer de prendre un peu plus d’ampleur cette année. L'idée est de rassembler aussi bien des experts du milieu civil que des militaires et de créer des liens avec l'industrie et entre les nations.

Votre second pilier est de concevoir la doctrine spatiale de l’Otan. Pourquoi ?

Il est important d'avoir une sorte de manuel d'utilisation des capacités identifiées dans un cadre otanien. Aujourd'hui, la doctrine est encore en gestation car le spatial militaire est un domaine très récent. L'Otan a reconnu l'espace comme un domaine opérationnel à part entière en 2019). Il faut établir beaucoup de documents et nous sommes responsables au nom de l'Otan de l'animation du groupe d'écriture de cette doctrine. Nous tenons la plume et nous organisons des groupes de travail avec beaucoup d'intervenants, dont les nations et les partenaires ont leur mot à dire sur la façon dont nous utiliserons leurs propres moyens, car l'Otan s'appuie sur les moyens gouvernementaux de ses membres. Les travaux d’écriture incluent aussi les entités de l'Otan qui ont vocation à traiter de spatial, dont le centre opérationnel de Ramstein (Allemagne), du Commandement de la composante spatiale multinationale, qui surveille ce qui se passe dans l'espace, analyse les objets, étudie les mouvements amicaux et inamicaux, etc.

Est-il facile d’écrire une doctrine commune à 32 nations membres ?

Ce sont des discussions qui sont souvent longues. Aujourd'hui, nous avons atteint un certain degré de maturité puisque nous sommes en phase d'harmonisation. C’est l'avant-dernière phase de validation de la doctrine avant la ratification par les États. Donc nous pourrons remettre à temps cette doctrine signée et ratifiée par les nations en 2026.

Troisième pilier : la formation et l’entraînement. Qui sont les bénéficiaires ?

Nous avons la responsabilité, au nom de l’Otan, de l’aspect académique. Nous regardons de façon continue si les formations déjà existantes correspondent à la demande. Là où il y a des manques, nous sommes en position de proposer des solutions (cours supplémentaires, cours en ligne, exercice, etc.). À l'horizon 2027-2028, nous pourrons accueillir des stagiaires au profit de l'Otan mais aussi des nations partenaires. Ces stagiaires pourront être issus des commandements de l'espace nationaux alliés ou seront affectés dans les structures de l'Otan.

Dernier pilier, pas des moindres : le retour d’expérience. Accentué par la guerre en Ukraine ?

L’idée est d'optimiser les processus à travers les 3 premiers piliers. Nous sommes  particulièrement intéressés par le retour d'expérience sur le conflit ukrainien pour la partie espace. Il y a beaucoup à apprendre en la matière. Un centre commun à l’Otan et à l’Ukraine a vu le jour en 2024 en Pologne, où les Ukrainiens reçoivent du conseil de la part de l'Otan sur la façon de conduire les opérations et réciproquement, l'Otan a un retour d’expérience direct pour optimiser nos propres processus.

Comment gérer la transparence des États ? Comment compléter ce qu’ils ne disent pas ?

Les nations sont souveraines et partagent ce qu'elles ont envie de partager. Nous partons du principe que les nations partagent le bon niveau d'information. Nous complétons avec des analyses qu'on peut avoir en source ouverte.

Participez-vous à des exercices ?

Nous participons à de grands exercices Otan qui s'appellent Steadfast Series. Nous jouons un rôle spécifique dans la composante espace, nous avons la responsabilité de simuler les menaces. Nous créons une base de données et des scénarios possibles. Nous prenons en charge le retour d'expérience.

Un rôle dans l’exercice SparteX du commandement français de l’espace ?

Nous sommes en renfort dans l’organisation de l'exercice qui a désormais lieu depuis la base aérienne 101. Notre participation est très importante car nous pourrons ensuite optimiser nos propres processus dans le cadre d'autres exercices otaniens.

Comment évolue l'interopérabilité des opérations entre chacun des États depuis la guerre en Ukraine ?

Dans le bon sens, clairement. L'interopérabilité est la clé de voûte. L'Otan s'appuie sur des capacités nationales. Nous disposons de plusieurs systèmes de plusieurs pays et de plusieurs entreprises qu'il faut mettre en réseau et qui doivent communiquer de façon fluide. Aujourd'hui, on ne peut pas imaginer maîtriser l'espace ou y faire des opérations efficaces sans partenaire. De ce fait, il est absolument nécessaire de pouvoir échanger  des données. Il y a une initiative otanienne qui s'appelle le FMN (Federated Mission Networking ou Réseau de mission fédéré) dans laquelle beaucoup de pays sont engagés. Il y a également un groupe dédié au spatial au sein duquel l'idée est de développer des standards communs, qui permettent à l'industrie de pouvoir se les approprier et ainsi développer des produits interopérables dès leur mise en service. Certains standards sont testés dans un exercice annuel de l'Otan qui s'appelle CWIX (Coalition Warrior Interoperability Exercise), nous aidons à diriger le volet espace.

Comment évolue notre connaissance de l’environnement spatial ?

C’est un véritable défi, mais je pense que nous avons déjà bien amélioré la capacité de détection et d'analyse. L’Otan est en train de se rapprocher des entités qui font de la SSA (Space Situational Awareness - connaissance de l’environnement spatial), ce qui nous permet en fait d’avoir des capteurs supplémentaires aux capteurs étatiques. Cette association nous permet d'avoir une lecture beaucoup plus complète.

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11/02/2026 07:00
1494 mots

Gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale, la mission du nouveau centre d’excellence de l’Otan.

L’espace est désormais considéré comme un champ de bataille. L’Otan veut donc être à la pointe des techniques de combat et de résilience aux attaques. À cette fin a été inauguré le premier centre d’excellence spatial de l’alliance atlantique, à Toulouse le 19 janvier 2026. Entretien exclusif avec son directeur, le colonel Sylvain Debarre.

Gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale, la mission du nouveau centre d’excellence de l’Otan.
Gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale, la mission du nouveau centre d’excellence de l’Otan.

À Toulouse, la base aérienne 101 à vocation spatiale « Général Robert Aubinière » est installée au sein d’un très dynamique technopôle, voisin du Cnes et d’Airbus. Le 19 janvier, l’ambiance y est solennelle, car on inaugure le nouveau centre d’excellence spatial (Space Centre of Excellence, ou Space CoE) de l’Otan, en face du centre des opérations du Commandement de l’Espace de l’Armée de l’Air et de l’Espace. « Lorsque d’autres sont chargés de porter l’épée et de mener à bien nos opérations, il est du devoir de ce centre de contribuer à l’incarnation de son esprit », précise la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants Alice Rufo dans son discours communiqué à Air & Cosmos, bien qu’elle n’ait pas pu venir. Tel est le but : gagner en maturité dans l’art de la défense spatiale.

Le lendemain, le colonel Sylvain Debarre, directeur du centre, nous fait visiter. Cela ressemble à un institut, avec un auditorium pour accueillir des séminaires et des salles de cours pour une montée en compétences à la carte (ateliers, simulations, etc.). La formation est un des quatre piliers qui définissent la mission du CoE, avec l’analyse et le retour d’expérience, la veille technologique, et enfin la doctrine. Avec un budget annuel de 500 000 euros, le centre a reçu l’accréditation de l’Otan en 2023 et a déjà atteint sa pleine capacité opérationnelle.

Les effectifs sont déjà presque complets : 39 sur 44. Est-ce exceptionnel ?

Avec 90 % de taux de remplissage des effectifs, nous sommes plutôt bien lotis. Cela montre que les nations nous portent un intérêt avéré. Elles ont un certain nombre de postes à honorer pour ce centre d’excellence, qui en est un parmi d’autres.

Le premier pilier est la veille technologique. Qui décide ce qu’il faut surveiller en priorité ?

C’est commun à tous les CoE : concept, développement, expérimentation. Nous faisons de la veille de concepts innovants qui peuvent être d'intérêt pour l'Alliance dans le milieu spatial. Nous identifions les capacités à mettre en avant et à encourager. Nous regardons donc vers le futur à moyen-long terme. Les 15 nations membres constituent un comité directeur qui prend les décisions stratégiques. Elles décident quel sujet sera traité en particulier. Le but est d'apporter du soutien à l'Alliance, mais aussi à ces nations sponsors qui peuvent avoir des demandes particulières.

Avez-vous assez de moyens pour rester à la pointe concernant la prospective technologique ?

Même avec au total 39 personnes, je dispose finalement d’assez peu de monde dédié à cette tâche-là mais ils s’y consacrent entièrement. Nous nous aidons d’outils d'optimisation de notre base de données. Nous participons à beaucoup de salons et d'événements où les industriels sont engagés, et nous développons en parallèle notre propre réseau.

Notamment dans le cadre de la NATO Space COE Conference ?

Nous avons organisé la première édition l'année dernière à Toulouse, qui s’est avérée être un beau succès. Nous allons essayer de prendre un peu plus d’ampleur cette année. L'idée est de rassembler aussi bien des experts du milieu civil que des militaires et de créer des liens avec l'industrie et entre les nations.

Votre second pilier est de concevoir la doctrine spatiale de l’Otan. Pourquoi ?

Il est important d'avoir une sorte de manuel d'utilisation des capacités identifiées dans un cadre otanien. Aujourd'hui, la doctrine est encore en gestation car le spatial militaire est un domaine très récent. L'Otan a reconnu l'espace comme un domaine opérationnel à part entière en 2019). Il faut établir beaucoup de documents et nous sommes responsables au nom de l'Otan de l'animation du groupe d'écriture de cette doctrine. Nous tenons la plume et nous organisons des groupes de travail avec beaucoup d'intervenants, dont les nations et les partenaires ont leur mot à dire sur la façon dont nous utiliserons leurs propres moyens, car l'Otan s'appuie sur les moyens gouvernementaux de ses membres. Les travaux d’écriture incluent aussi les entités de l'Otan qui ont vocation à traiter de spatial, dont le centre opérationnel de Ramstein (Allemagne), du Commandement de la composante spatiale multinationale, qui surveille ce qui se passe dans l'espace, analyse les objets, étudie les mouvements amicaux et inamicaux, etc.

Est-il facile d’écrire une doctrine commune à 32 nations membres ?

Ce sont des discussions qui sont souvent longues. Aujourd'hui, nous avons atteint un certain degré de maturité puisque nous sommes en phase d'harmonisation. C’est l'avant-dernière phase de validation de la doctrine avant la ratification par les États. Donc nous pourrons remettre à temps cette doctrine signée et ratifiée par les nations en 2026.

Troisième pilier : la formation et l’entraînement. Qui sont les bénéficiaires ?

Nous avons la responsabilité, au nom de l’Otan, de l’aspect académique. Nous regardons de façon continue si les formations déjà existantes correspondent à la demande. Là où il y a des manques, nous sommes en position de proposer des solutions (cours supplémentaires, cours en ligne, exercice, etc.). À l'horizon 2027-2028, nous pourrons accueillir des stagiaires au profit de l'Otan mais aussi des nations partenaires. Ces stagiaires pourront être issus des commandements de l'espace nationaux alliés ou seront affectés dans les structures de l'Otan.

Dernier pilier, pas des moindres : le retour d’expérience. Accentué par la guerre en Ukraine ?

L’idée est d'optimiser les processus à travers les 3 premiers piliers. Nous sommes  particulièrement intéressés par le retour d'expérience sur le conflit ukrainien pour la partie espace. Il y a beaucoup à apprendre en la matière. Un centre commun à l’Otan et à l’Ukraine a vu le jour en 2024 en Pologne, où les Ukrainiens reçoivent du conseil de la part de l'Otan sur la façon de conduire les opérations et réciproquement, l'Otan a un retour d’expérience direct pour optimiser nos propres processus.

Comment gérer la transparence des États ? Comment compléter ce qu’ils ne disent pas ?

Les nations sont souveraines et partagent ce qu'elles ont envie de partager. Nous partons du principe que les nations partagent le bon niveau d'information. Nous complétons avec des analyses qu'on peut avoir en source ouverte.

Participez-vous à des exercices ?

Nous participons à de grands exercices Otan qui s'appellent Steadfast Series. Nous jouons un rôle spécifique dans la composante espace, nous avons la responsabilité de simuler les menaces. Nous créons une base de données et des scénarios possibles. Nous prenons en charge le retour d'expérience.

Un rôle dans l’exercice SparteX du commandement français de l’espace ?

Nous sommes en renfort dans l’organisation de l'exercice qui a désormais lieu depuis la base aérienne 101. Notre participation est très importante car nous pourrons ensuite optimiser nos propres processus dans le cadre d'autres exercices otaniens.

Comment évolue l'interopérabilité des opérations entre chacun des États depuis la guerre en Ukraine ?

Dans le bon sens, clairement. L'interopérabilité est la clé de voûte. L'Otan s'appuie sur des capacités nationales. Nous disposons de plusieurs systèmes de plusieurs pays et de plusieurs entreprises qu'il faut mettre en réseau et qui doivent communiquer de façon fluide. Aujourd'hui, on ne peut pas imaginer maîtriser l'espace ou y faire des opérations efficaces sans partenaire. De ce fait, il est absolument nécessaire de pouvoir échanger  des données. Il y a une initiative otanienne qui s'appelle le FMN (Federated Mission Networking ou Réseau de mission fédéré) dans laquelle beaucoup de pays sont engagés. Il y a également un groupe dédié au spatial au sein duquel l'idée est de développer des standards communs, qui permettent à l'industrie de pouvoir se les approprier et ainsi développer des produits interopérables dès leur mise en service. Certains standards sont testés dans un exercice annuel de l'Otan qui s'appelle CWIX (Coalition Warrior Interoperability Exercise), nous aidons à diriger le volet espace.

Comment évolue notre connaissance de l’environnement spatial ?

C’est un véritable défi, mais je pense que nous avons déjà bien amélioré la capacité de détection et d'analyse. L’Otan est en train de se rapprocher des entités qui font de la SSA (Space Situational Awareness - connaissance de l’environnement spatial), ce qui nous permet en fait d’avoir des capteurs supplémentaires aux capteurs étatiques. Cette association nous permet d'avoir une lecture beaucoup plus complète.



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