L’astrophysicien français Roger-Maurice Bonnet n’est plus. Spécialiste du Soleil, il a notamment dirigé le Laboratoire de physique stellaire et planétaire, puis les programmes scientifiques de l’Agence spatiale européenne, où il a notamment lancé la vision à long terme Horizon 2000. Hommage.
Roger-Maurice Bonnet est né le 23 décembre 1937 à Dourdan, en Essonne.
Entre 1961 et 1968, dans le cadre de sa thèse en astrophysique au sein de la Faculté des sciences de Paris, il travaille au Service d'Aéronomie du CNRS dirigé par le professeur Jacques Emile Blamont (par ailleurs premier directeur scientifique du Cnes, disparu en avril 2020).
Ses recherches portent sur l’intensité lumineuse du Soleil dans l’ultraviolet, qu’il peut observer par un nouveau type de filtre de sa conception, embarqué à bord de ballons stratosphériques ou de fusées-sondes mises en œuvre depuis le Sahara algérien.
Entre 1969 et 1983, l’astrophysicien dirige le Laboratoire de physique stellaire et planétaire du CNRS (devenu l’Institut d’astrophysique spatiale en 1992). Il est notamment responsable scientifique du spectromètre imageur ultraviolet développé par le laboratoire pour le satellite américain OSO 8 (Orbiting Solar Observatory), lancé en juin 1975 pour l’étude de notre étoile.
Entre 1983 et 2001, Roger-Maurice Bonnet dirige les programmes scientifiques de l’Agence spatiale européenne, dans un contexte économique difficile. Il met en place la vision à long terme Horizon 2000, qui va donner à l’ESA ses premières lettres de noblesse, avec des missions qui impressionneront les Américains au plus haut point. Horizon 2000 intègre d’abord les missions Giotto (étude des comètes de Halley et Grigg-Skjellerup) et Hipparcos (astrométrie), déjà décidées, puis lance des missions majeures : ISO (télescope infrarouge), SoHO (observation du Soleil), Huygens (exploration de Titan), XMM-Newton (télescope à rayons X, toujours actif), Cluster 2 (étude des interactions entre le vent solaire et la magnétosphère terrestre) et Rosetta (étude de la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko). Sans oublier les participations au télescope spatial Hubble (toujours actif) et à la mission Ulysses (étude du Soleil) de la Nasa. Par ailleurs, Roger-Maurice Bonnet est associé à la définition de la stratégie de l'ESA pour l'observation de la Terre, qui donnera naissance au programme Living Planet.
De retour au CNRS en 2001-2002, Roger-Maurice Bonnet assure le rôle de directeur adjoint de la recherche scientifique. Puis il prend la présidence du Comité de la recherche spatiale (Cospar), qu’il conserve jusqu’en 2010. Entre 2001 à 2006, il est conseiller du programme Aurora de l'ESA chargé de définir puis de mettre en œuvre un plan européen à long terme d'exploration robotique et humaine du système solaire – les missions ExoMars et Mars Sample Return en sont issues. De 2003 à 2013, il est directeur exécutif de l'Institut international des sciences spatiales (ISSI) à Berne, en Suisse.
Roger-Maurice Bonnet est l’auteur de plus de 150 articles et publications scientifiques, mais aussi grand public.
Au cours de sa carrière à l’ESA puis durant de longues années ensuite, Roger-Maurice Bonnet a donné des conférences dans le monde entier et participé à de multiples opérations de promotion des activités astronautiques et scientifiques – nous l’avions ainsi rencontré en juillet 1994 au Théâtre de Pleine Lune de Gourgoubès, dans l’Hérault, pendant les préparatifs de l’émission La Nuit des étoiles de France Télévisions. Il y avait célébré les 25 ans de la mission Apollo 11 en compagnie du marcheur lunaire Buzz Aldrin, de l’astronaute Jean-Pierre Haigneré et de l’astrophysicien Hubert Reeves.
Membre de nombreuses académies et sociétés savantes en France et à l’étranger (Académie internationale d'astronautique, Academia Europaea, Académie de l'air et de l'espace, Académie royale des sciences de Suède, Société européenne de physique, Royal Astronomical Society, Société royale des sciences de Liège et Académie européenne des sciences, des arts et de philosophie), il a également soutenu le secteur associatif, siégeant au Conseil d’administration de l’Association française d’astronomie (AFA) ou acceptant d’être président d’honneur de la commission Astronautique et Techniques spatiales de la Société astronomique de France (SAF) lorsqu’elle a été relancée en 2019.
Parmi les diverses distinctions reçues par Roger-Maurice Bonnet au cours ou pour l’ensemble de sa carrière, citons les médailles bronze et d'argent du CNRS (en 1968 et 1976), le Prix Deslandres de l'Académie des sciences (1980), les médailles Gagarine et Tsiolkovski de la Fédération de cosmonautique d'Urss (1985 et 1993), l'Emil Award de l'Académie internationale d'astronautique puis le von Karmann Award (1987 et 2009), le grand prix de l'Association aéronautique et astronautique de France (1996), le prix Icare de l'Association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace (2001), le Prix Janssen et le Prix International d’Astronautique de la SAF (2005 et 2024), le Grand prix L’Association des Amis de la Cité de l’espace à Toulouse (2006). Il a été fait Docteur honoris causa de l'Université de Londres (Imperial College) en 1997.
L'astéroïde (18627) Rogerbonnet (18627) découvert en 1998 dans la ceinture principale est nommé en son honneur.
Roger-Maurice Bonnet s’est éteint à Clermont-Ferrand ce 19 janvier, à l’âge de 88 ans. C’est sa fille Ariane qui nous appris la triste nouvelle, en indiquant : « Il est parti rejoindre de nouveaux horizons en paix », en référence à l’autobiographie – passionnante – publiée par son père chez Dunod en 1993, intitulée Les horizons chimériques.
On espérait une suite, et ce sera d’une certaine manière le cas dans quelques semaines grâce à l’ancien journaliste Dominique Detain, qui a passé de longues heures à interroger le pionnier ces dernières années pour préparer le livre Horizons cosmiques. Son sujet est l'évolution de la science spatiale et au rôle de l'Europe, avec moult témoignages de l’ancien directeur des programmes scientifiques de l’ESA et un focus sur les visions Horizon 2000 et Horizon 2000 Plus. Actuellement en cours de finition, l’ouvrage viendra compléter la collection Histoires d’espace des éditions Ginkgo, qui compte déjà un titre préfacé par Roger-Maurice Bonnet : A l'école de l'espace – L'Astronautique face aux épreuves.
Paoli Ferri, directeur des opérations de mission de l’ESA de 2013 à 2020, fait partie des très nombreuses personnes qui ont exprimé leur profonde tristesse sur les réseaux sociaux à l’annonce de la disparition de Roger-Maurice Bonnet : « Un géant de la politique scientifique européenne et de la coopération internationale. C’est grâce au professeur Bonnet que le programme scientifique de l’ESA est devenu le plus performant et le plus économe en ressources dans le monde. »
L’astronaute Claudie Haigneré s’associe à la peine générale : « Roger-Maurice Bonnet nous manque déjà terriblement. Derrière le grand scientifique de l’Agence spatiale européenne, il y avait surtout un ami précieux, toujours présent, attentif, profondément bienveillant. J’ai eu la chance de croiser son chemin et de partager avec lui tant d’échanges inspirants, portés par sa passion contagieuse pour les sciences, l’Europe et la coopération. Roger-Maurice savait écouter, encourager, transmettre avec une générosité rare et une curiosité intacte. Sa lumière, faite d’intelligence, d’humilité et d’ouverture d’esprit, continue de nous accompagner. A sa famille et à ses proches, j’adresse mes pensées les plus affectueuses et toute ma solidarité dans cette épreuve. »
L’astronaute Jean-François Clervoy renchérit : « Roger-Maurice Bonnet avait à la fois une vision très riche et ambitieuse de l'exploration spatiale et un sens aigu de la coopération internationale. Il comprenait l'intérêt des vols habités dans cette quête et avait été le premier à nous féliciter lors de notre mission de sauvetage du télescope spatial Hubble. Il avait fait la première comparaison détaillée, système par système, entre la Terre et un vaisseau spatial. Chaque rencontre était un plaisir partagé de parler du passé et du futur de l'exploration spatiale. »
« Nous pouvons tous être immensément fiers de ce que Roger-Maurice a accompli pour l'Europe et de la manière dont il a fait progresser l'Agence spatiale européenne dans de nombreux domaines, écrit sur LinkedIn Josef Aschbacher, le directeur général de l’ESA. Des dizaines de missions de l'ESA ont vu le jour grâce à sa vision et à son expertise scientifique. Au nom de l'agence et de tous ses collègues, j'adresse mes condoléances à ses proches et j'espère qu'ils trouveront du réconfort dans son incroyable contribution à la science et à la coopération internationale, qui restera à jamais gravée dans l'histoire de l'espace. Roger-Maurice demeurera à jamais une figure emblématique de la science spatiale européenne. »
Sur X, David Ros, sénateur de l’Essonne (où Roger-Maurice Bonnet est né), considère que l’œuvre de Roger-Maurice Bonnet « rappelle l’importance du temps long et d’un engagement durable pour la recherche. »
Sur le site de la Société Astronomique de France, le journaliste scientifique Frédéric Castel abonde : « Grâce à son audace et à sa stratégie de visionnaire, il a réussi à hisser l’Europe au tout premier rang mondial de l’astronomie et de l’exploration spatiale. […] Malgré une rigueur et une discipline de fer, Roger-Maurice Bonnet était aussi un homme profondément humain. J’étais à ses côtés lors de l’échec d’Ariane 501, 36 secondes après le décollage, qui a conduit à la perte de quatre satellites scientifiques Cluster de l’ESA, destinés à étudier l’environnement magnétique de la Terre. Alors que tous les responsables présents étaient sidérés par l’échec du nouveau lanceur européen, il s’est immédiatement engagé à reconstruire les quatre Cluster et à les relancer : "Nous ne pouvons pas abandonner les centaines de doctorants et d’étudiants qui ont consacré des années de recherche. Les Cluster revoleront, je m’y engage !" Pari tenu : quatre ans plus tard, cette mission pionnière pour comprendre la météorologie spatiale a effectivement revolé.
Mais il mettait aussi en garde : ces succès extraordinaires de l’Europe spatiale pourraient "avoir du mal à se reproduire à l’avenir sans investissements durables, sans renouvellement des équipes et sans volonté politique forte" En mai 2019, à l’IAP à Paris, il a donné une conférence mémorable intitulée : "Comment battre la NASA ?"
Il nous faut aujourd’hui perpétuer cet esprit pionnier ! Le riche programme scientifique, décidé à la dernière ministérielle de l’ESA, a visiblement bénéficié de cet héritage. »
Jean-Jacques Dordain fut directeur général de l’ESA de 2003 à 2015, au faîte du succès de plusieurs missions du programme Horizon 2000 (Huygens, XMM-Newton, Cluster 2 et Rosetta). Il témoigne ici sa reconnaissance : « Quelle chance d’avoir pu côtoyer Roger à l’ESA et partout ailleurs ! A l’ESA, il a été le grand architecte du programme scientifique Horizon 2000, garantissant l’excellence grâce à la compétition des projets tout en offrant une place à chacun. Le succès de ce programme a conduit non seulement à sa durabilité mais aussi à son recyclage pour le programme des sciences de la Terre Living Planet. Roger-Maurice a toujours partagé son océan de savoirs et de rêves avec tous, grâce à son talent de raconter simplement les concepts les plus compliqués. Il a toujours su concilier le court terme et le long terme, et c’est de plus en plus rare. Il a notamment expliqué combien la durabilité de l’humanité à long terme dépendait de chacun d’entre nous dont l’horizon est limité au court terme : "Peut-on survivre 1 000 siècles ? Comment y parvenir ?" Merci Roger-Maurice, tu es passé dans l’éternité. »
Gilles Dawidowicz, vice-président de la Société Astronomique de France, se remémore deux opérations spéciales réalisées avec Roger-Maurice Bonnet à la Cité des Sciences et de l’Industrie, à Paris : l'arrivée de la sonde Rosetta et de son atterrisseur Philae sur la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, le 12 novembre 2014, et le posé en douceur de cette même sonde Rosetta sur cette même comète, le 30 septembre 2016, pour la fin de sa mission. « Pour ces événements majeurs, Roger-Maurice se trouvait au Centre européen des opérations spatiales, à Darmstadt en Allemagne, et nous honorait de sa présence et de son savoir, en duplex, devant le micro de notre ami envoyé spécial : le journaliste scientifique Frédéric Castel. Ce furent des moments de grâce et de pur bonheur partagés avec les centaines de visiteurs venus communier avec un panel de scientifiques exceptionnel. Par amitié mais surtout par passion, Roger-Maurice s’était rendu disponible ; il était enthousiaste, positif, attentionné, patient, d’une extrême gentillesse et d’une grande bienveillance. Il savourait littéralement ces moments de succès éclatants, avec une grande fierté et une satisfaction légitime ô combien méritée. Il aimait manifestement son métier et aimait le partager. Ardent défenseur de la culture scientifique, il savait que ces moments déclenchent des vocations chez les jeunes gens et que des générations d'ingénieurs et de scientifiques allaient naître de ces grands programmes. »
L’historien Philippe Varnoteaux se souvient : « Roger-Maurice Bonnet était un scientifique de grande qualité et quelqu’un de très chaleureux. Nous avons eu le plaisir d’échanger à plusieurs reprises avec lui jusqu’en 2024, et il n’était jamais avare de souvenirs – notamment au sujet de ses années à Hammaguir durant lesquelles il préparait sa thèse avec Jacques Emile Blamont et d’autres étudiants et jeunes chercheurs, qui sont également devenus par la suite de grandes figures de l’astronautique ou la recherche française en astronomie et en aéronomie : Charles Bigot, Marie-Lise Chanin, Pierre Léna, Jean-Marie Luton… Je me souviens notamment qu’il m’avait confié en décembre 2012 : "Parmi les grands pionniers de l’astronautique mondiale, j’ai particulièrement été fasciné par deux personnages, Werhner von Braun en Allemagne et Sergueï Korolev en Urss. Ce que ces deux hommes ont fait, c’est resté dans l’histoire. Aller sur la Lune pour le premier, lancer le premier objet autour de la Terre pour le second, c’est vraiment quelque chose de fascinant, et surtout de la manière ils ont réalisé leur exploit. En revanche, je n’ai pas trouvé d’équivalent en France, capable de travailler en équipe. Les Français en sont généralement incapables, ils ne savent pas déléguer. C’est pourquoi on m’a souvent regardé de manière un peu bizarre car j’étais pour ainsi dire le seul Français qui savait déléguer à l’ESA. Or on ne peut pas s’engager dans le spatial tout seul." Ces échanges avec Roger-Maurice Bonnet resteront des souvenirs formidables. J’adresse un dernier salut à l’un de nos pionniers du spatial. »
« Depuis l’annonce de son décès, les hommages au professeur Roger-Maurice Bonnet se multiplient, soulignant la qualité de ses travaux et de ses écrits, constate Nathalie Tinjod, chef du projet Histoire de l’ESA. Ils rappellent que sa vision, son audace et ses aptitudes en tant qu’architecte et gestionnaire de la vision à long terme Horizon 2000, comme ses plaidoyers pour la coopération internationale, ont largement contribué à placer l’ESA sur la carte du monde. Mais aujourd’hui, c’est à l’homme que je pense, plus qu’au célèbre astrophysicien. Nous partagions un goût prononcé pour l’histoire et les « horizons chimériques », titre de l’un de ses ouvrages et les mélodies éponymes de Gabriel Fauré viennent nous rappeler son amour de la musique, du chant et de la danse, qui se confond avec celui qu’il portait à sa mère dont il partageait la sensibilité artistique. Une photographie de celle-ci trônait sur son piano, dans son appartement parisien. Lors de notre dernière visite à son domicile, en mars 2024, il évoque le rôle joué avec autorité par son père dans ses choix de carrière, et la solitude qui est la sienne au crépuscule de sa vie, depuis qu’il a quitté la direction de l’ISSI à Berne. Il nous parle de sa fille Ariane dont il est tellement fier, et de ses petits-enfants qu’il va bientôt rejoindre à Clermont-Ferrand où il s’éteindra paisiblement parmi les siens. Il est touché que son portrait et son héritage aient été inclus dans la bande dessinée L’Odyssée de l’Espace publiée aux Arènes, et il s’enorgueillit de ressembler à Robert Redford sous les traits de crayon d’Éric Lambert. Ce dernier a su capturer toute la beauté, la douceur, la pudeur, l’humilité, et la grandeur de l’homme dans ce corps d’enfant, non dénué d’autorité naturelle, comme lorsqu’il écrit au président des États-Unis pour le convaincre de ne pas abandonner la mission Cassini-Huygens qui permettra à l’ESA d’atterrir sur Titan.
Par un curieux hasard de l’existence, mon bureau jouxtait au siège l’ancienne salle 405 où le comité de sélection œuvrait. Le président, un célèbre mathématicien français, avait dû élever la voix à un moment donné : "Admettons une fois pour toute que le moule est cassé et qu’il nous sera difficile de trouver un successeur au professeur Bonnet, qui soit à la fois un scientifique à la renommée internationale et un grand directeur de programme pour l’ESA…"
"Il aura agi en seigneur jusqu’au bout », m’écrit sa fille, traduisant notamment son attention aux autres. J’ai souvent vu des larmes dans les yeux de ces hommes de science et de grande culture qui l’entouraient, comme Giacomo Cavallo, qui savait trouver les mots dans les moments difficiles et récitait les dates de règne des papes en guise de litanies. L’espace est une aventure humaine intense, passionnante, exigeante, et les revers y sont vivement ressentis, comme lors de la perte de la mission Cluster. Mais la peine qui a traversé et uni les cœurs ces derniers jours a peu d’équivalent, si ce n’est le poids de l’absence.
Diane, Séléné, lune de beau métal,
Qui reflète vers nous, par ta face déserte,
Dans l'immortel ennui du calme sidéral,
Le regret d'un soleil dont nous pleurons la perte. »
Jean de La Ville de Mirmont, L'horizon chimérique, no. 11. Gabriel Fauré, Opus 118. »
Marie-Lise Chanin, la camarade de presque 63 ans, écrit : « Nous sommes tous tristes mais heureux d’avoir revu Roger-Maurice fin 2024 avant qu’il ne parte définitivement pour Clermont-Ferrand, puis très vite pour un autre monde. Oui, je suis triste car nous nous connaissions bien : nous avons partagé la vie d’étudiant sous la direction de Blamont et nous avons même partagé le même bureau avec plaisir, à Verrières-le-Buisson, jusqu’en mai 68. Puis les "événements" sont arrivés et la "Révolution au Service d’Aéronomie" a suivi. Et pendant des années, les ponts ont été coupés entre Blamont et Roger-Maurice, que nous appelions à l’époque seulement Roger, et c’est dans ce contexte qu’il a commencé sa carrière internationale. Heureusement, les relations sont revenues comme elles auraient dû rester. Je crois que c’est grâce au fait que j’avais invité Roger-Maurice aux 90 ans de Blamont en 2016. Il m’en a été très reconnaissant et honnêtement, cela m’a fait grand plaisir. Maintenant, ils ont l’un et l’autre ont disparu – à moins qu’ils se soient définitivement retrouvés… »
Le mot de la fin à Dominique Detain : « Quand il apprend le lancement de Spoutnik en octobre 1957, Roger-Maurice Bonnet, alors âgé de 19 ans, s’enthousiasme : "C’est ça que je veux faire ! " Et c’est ça qu’il a fait : des sables du Sahara, où il fut le premier Français à mener une expérience dans l’espace à bord d’une fusée Véronique pour observer le Soleil dans l’ultraviolet, à ses observations du Soleil avec la Nasa qui lui ont permis de révéler la structure fine du champ magnétique de la chromosphère et de la couronne solaire. Il fut ainsi l’un des grands spécialistes de notre étoile. Il a fait mais aussi aidé à faire en mettant en place et cordonnant pendant 18 ans les programmes scientifiques de l’Agence spatiale européenne, Horizon 2000, dont certaines missions sont toujours opérationnelles aujourd’hui. Avec un budget bien inférieur à celui de la Nasa, il a permis à l’Europe d’être au premier rang de la science spatiale, avec plusieurs premières comme l’observation in situ d’une comète avec Rosetta ou le plus lointain atterrissage sur un objet extraterrestre, réalisé par la sonde Huygens sur Titan, la plus grosse lune de Saturne.
Ce sont aussi des résultats majeurs dans l’exploration du Soleil avec les sondes Ulysses, SoHO, Clusters et une connaissance étendue du cœur du Soleil et de son environnement, si important pour la vie sur Terre. En mettant en place le premier plan à long terme de l’ESA pour la science, Roger-Maurice Bonnet avait pris soin de consulter la communauté scientifique mais en y associant les industriels, dosant ainsi les rêves des uns et les possibilités offertes par la technologie.
On oublie souvent qu’il avait aussi lancé le programme Living Planet, sur l’observation de la Terre, avec les missions purement scientifiques et aussi des missions opérationnelles, ce qui a donné naissance au programme Copernicus sur la santé de notre planète. L’aventure scientifique dans l’espace est ainsi devenue un défi, un moyen de progresser et une belle histoire humaine.
Homme courtois, charmant, facile d’accès, toujours ouvert aux idées nouvelles, il était aussi parfois têtu, avec sa devise "Ne jamais abandonner". Et têtu, il fallait l’être pour fédérer les désirs contradictoires des chercheurs et des industriels en Europe mais aussi en coopérant avec les Etats-Unis, la Russie, le Japon et la Chine. Entêté pour réussir après les aléas d’une mauvaise mise sur orbite pour Hipparcos, le premier cartographe des étoiles, et surtout pour relancer les Cluster, mission perdue avec l’explosion de la première Ariane 5.
Grâce à Roger-Maurice Bonnet, la communauté scientifique a pu satisfaire sa curiosité, enrichir nos connaissances de l’Univers, et repousser les horizons cosmiques. »
Les messages sont très nombreux depuis le 19 novembre sur les réseaux sociaux pour saluer la mémoire de Roger-Maurice Bonnet, et les articles en ligne retraçant sa carrière sont légion.
La Société Astronomique de France a notamment consacré une page de témoignages sur son site internet.
La rédaction d’Air & Cosmos présente ses sincères condoléances à toute la famille et aux amis de Roger-Maurice Bonnet.
Les obsèques de ce dernier auront lieu le 6 février au crématorium Amable Tuisat (Crouël) de Clermont-Ferrand, en Auvergne.
Dons en faveur de la recherche pour la maladie d’Alzheimer.
L’astrophysicien français Roger-Maurice Bonnet n’est plus. Spécialiste du Soleil, il a notamment dirigé le Laboratoire de physique stellaire et planétaire, puis les programmes scientifiques de l’Agence spatiale européenne, où il a notamment lancé la vision à long terme Horizon 2000. Hommage.
Roger-Maurice Bonnet est né le 23 décembre 1937 à Dourdan, en Essonne.
Entre 1961 et 1968, dans le cadre de sa thèse en astrophysique au sein de la Faculté des sciences de Paris, il travaille au Service d'Aéronomie du CNRS dirigé par le professeur Jacques Emile Blamont (par ailleurs premier directeur scientifique du Cnes, disparu en avril 2020).
Ses recherches portent sur l’intensité lumineuse du Soleil dans l’ultraviolet, qu’il peut observer par un nouveau type de filtre de sa conception, embarqué à bord de ballons stratosphériques ou de fusées-sondes mises en œuvre depuis le Sahara algérien.
Entre 1969 et 1983, l’astrophysicien dirige le Laboratoire de physique stellaire et planétaire du CNRS (devenu l’Institut d’astrophysique spatiale en 1992). Il est notamment responsable scientifique du spectromètre imageur ultraviolet développé par le laboratoire pour le satellite américain OSO 8 (Orbiting Solar Observatory), lancé en juin 1975 pour l’étude de notre étoile.
Entre 1983 et 2001, Roger-Maurice Bonnet dirige les programmes scientifiques de l’Agence spatiale européenne, dans un contexte économique difficile. Il met en place la vision à long terme Horizon 2000, qui va donner à l’ESA ses premières lettres de noblesse, avec des missions qui impressionneront les Américains au plus haut point. Horizon 2000 intègre d’abord les missions Giotto (étude des comètes de Halley et Grigg-Skjellerup) et Hipparcos (astrométrie), déjà décidées, puis lance des missions majeures : ISO (télescope infrarouge), SoHO (observation du Soleil), Huygens (exploration de Titan), XMM-Newton (télescope à rayons X, toujours actif), Cluster 2 (étude des interactions entre le vent solaire et la magnétosphère terrestre) et Rosetta (étude de la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko). Sans oublier les participations au télescope spatial Hubble (toujours actif) et à la mission Ulysses (étude du Soleil) de la Nasa. Par ailleurs, Roger-Maurice Bonnet est associé à la définition de la stratégie de l'ESA pour l'observation de la Terre, qui donnera naissance au programme Living Planet.
De retour au CNRS en 2001-2002, Roger-Maurice Bonnet assure le rôle de directeur adjoint de la recherche scientifique. Puis il prend la présidence du Comité de la recherche spatiale (Cospar), qu’il conserve jusqu’en 2010. Entre 2001 à 2006, il est conseiller du programme Aurora de l'ESA chargé de définir puis de mettre en œuvre un plan européen à long terme d'exploration robotique et humaine du système solaire – les missions ExoMars et Mars Sample Return en sont issues. De 2003 à 2013, il est directeur exécutif de l'Institut international des sciences spatiales (ISSI) à Berne, en Suisse.
Roger-Maurice Bonnet est l’auteur de plus de 150 articles et publications scientifiques, mais aussi grand public.
Au cours de sa carrière à l’ESA puis durant de longues années ensuite, Roger-Maurice Bonnet a donné des conférences dans le monde entier et participé à de multiples opérations de promotion des activités astronautiques et scientifiques – nous l’avions ainsi rencontré en juillet 1994 au Théâtre de Pleine Lune de Gourgoubès, dans l’Hérault, pendant les préparatifs de l’émission La Nuit des étoiles de France Télévisions. Il y avait célébré les 25 ans de la mission Apollo 11 en compagnie du marcheur lunaire Buzz Aldrin, de l’astronaute Jean-Pierre Haigneré et de l’astrophysicien Hubert Reeves.
Membre de nombreuses académies et sociétés savantes en France et à l’étranger (Académie internationale d'astronautique, Academia Europaea, Académie de l'air et de l'espace, Académie royale des sciences de Suède, Société européenne de physique, Royal Astronomical Society, Société royale des sciences de Liège et Académie européenne des sciences, des arts et de philosophie), il a également soutenu le secteur associatif, siégeant au Conseil d’administration de l’Association française d’astronomie (AFA) ou acceptant d’être président d’honneur de la commission Astronautique et Techniques spatiales de la Société astronomique de France (SAF) lorsqu’elle a été relancée en 2019.
Parmi les diverses distinctions reçues par Roger-Maurice Bonnet au cours ou pour l’ensemble de sa carrière, citons les médailles bronze et d'argent du CNRS (en 1968 et 1976), le Prix Deslandres de l'Académie des sciences (1980), les médailles Gagarine et Tsiolkovski de la Fédération de cosmonautique d'Urss (1985 et 1993), l'Emil Award de l'Académie internationale d'astronautique puis le von Karmann Award (1987 et 2009), le grand prix de l'Association aéronautique et astronautique de France (1996), le prix Icare de l'Association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace (2001), le Prix Janssen et le Prix International d’Astronautique de la SAF (2005 et 2024), le Grand prix L’Association des Amis de la Cité de l’espace à Toulouse (2006). Il a été fait Docteur honoris causa de l'Université de Londres (Imperial College) en 1997.
L'astéroïde (18627) Rogerbonnet (18627) découvert en 1998 dans la ceinture principale est nommé en son honneur.
Roger-Maurice Bonnet s’est éteint à Clermont-Ferrand ce 19 janvier, à l’âge de 88 ans. C’est sa fille Ariane qui nous appris la triste nouvelle, en indiquant : « Il est parti rejoindre de nouveaux horizons en paix », en référence à l’autobiographie – passionnante – publiée par son père chez Dunod en 1993, intitulée Les horizons chimériques.
On espérait une suite, et ce sera d’une certaine manière le cas dans quelques semaines grâce à l’ancien journaliste Dominique Detain, qui a passé de longues heures à interroger le pionnier ces dernières années pour préparer le livre Horizons cosmiques. Son sujet est l'évolution de la science spatiale et au rôle de l'Europe, avec moult témoignages de l’ancien directeur des programmes scientifiques de l’ESA et un focus sur les visions Horizon 2000 et Horizon 2000 Plus. Actuellement en cours de finition, l’ouvrage viendra compléter la collection Histoires d’espace des éditions Ginkgo, qui compte déjà un titre préfacé par Roger-Maurice Bonnet : A l'école de l'espace – L'Astronautique face aux épreuves.
Paoli Ferri, directeur des opérations de mission de l’ESA de 2013 à 2020, fait partie des très nombreuses personnes qui ont exprimé leur profonde tristesse sur les réseaux sociaux à l’annonce de la disparition de Roger-Maurice Bonnet : « Un géant de la politique scientifique européenne et de la coopération internationale. C’est grâce au professeur Bonnet que le programme scientifique de l’ESA est devenu le plus performant et le plus économe en ressources dans le monde. »
L’astronaute Claudie Haigneré s’associe à la peine générale : « Roger-Maurice Bonnet nous manque déjà terriblement. Derrière le grand scientifique de l’Agence spatiale européenne, il y avait surtout un ami précieux, toujours présent, attentif, profondément bienveillant. J’ai eu la chance de croiser son chemin et de partager avec lui tant d’échanges inspirants, portés par sa passion contagieuse pour les sciences, l’Europe et la coopération. Roger-Maurice savait écouter, encourager, transmettre avec une générosité rare et une curiosité intacte. Sa lumière, faite d’intelligence, d’humilité et d’ouverture d’esprit, continue de nous accompagner. A sa famille et à ses proches, j’adresse mes pensées les plus affectueuses et toute ma solidarité dans cette épreuve. »
L’astronaute Jean-François Clervoy renchérit : « Roger-Maurice Bonnet avait à la fois une vision très riche et ambitieuse de l'exploration spatiale et un sens aigu de la coopération internationale. Il comprenait l'intérêt des vols habités dans cette quête et avait été le premier à nous féliciter lors de notre mission de sauvetage du télescope spatial Hubble. Il avait fait la première comparaison détaillée, système par système, entre la Terre et un vaisseau spatial. Chaque rencontre était un plaisir partagé de parler du passé et du futur de l'exploration spatiale. »
« Nous pouvons tous être immensément fiers de ce que Roger-Maurice a accompli pour l'Europe et de la manière dont il a fait progresser l'Agence spatiale européenne dans de nombreux domaines, écrit sur LinkedIn Josef Aschbacher, le directeur général de l’ESA. Des dizaines de missions de l'ESA ont vu le jour grâce à sa vision et à son expertise scientifique. Au nom de l'agence et de tous ses collègues, j'adresse mes condoléances à ses proches et j'espère qu'ils trouveront du réconfort dans son incroyable contribution à la science et à la coopération internationale, qui restera à jamais gravée dans l'histoire de l'espace. Roger-Maurice demeurera à jamais une figure emblématique de la science spatiale européenne. »
Sur X, David Ros, sénateur de l’Essonne (où Roger-Maurice Bonnet est né), considère que l’œuvre de Roger-Maurice Bonnet « rappelle l’importance du temps long et d’un engagement durable pour la recherche. »
Sur le site de la Société Astronomique de France, le journaliste scientifique Frédéric Castel abonde : « Grâce à son audace et à sa stratégie de visionnaire, il a réussi à hisser l’Europe au tout premier rang mondial de l’astronomie et de l’exploration spatiale. […] Malgré une rigueur et une discipline de fer, Roger-Maurice Bonnet était aussi un homme profondément humain. J’étais à ses côtés lors de l’échec d’Ariane 501, 36 secondes après le décollage, qui a conduit à la perte de quatre satellites scientifiques Cluster de l’ESA, destinés à étudier l’environnement magnétique de la Terre. Alors que tous les responsables présents étaient sidérés par l’échec du nouveau lanceur européen, il s’est immédiatement engagé à reconstruire les quatre Cluster et à les relancer : "Nous ne pouvons pas abandonner les centaines de doctorants et d’étudiants qui ont consacré des années de recherche. Les Cluster revoleront, je m’y engage !" Pari tenu : quatre ans plus tard, cette mission pionnière pour comprendre la météorologie spatiale a effectivement revolé.
Mais il mettait aussi en garde : ces succès extraordinaires de l’Europe spatiale pourraient "avoir du mal à se reproduire à l’avenir sans investissements durables, sans renouvellement des équipes et sans volonté politique forte" En mai 2019, à l’IAP à Paris, il a donné une conférence mémorable intitulée : "Comment battre la NASA ?"
Il nous faut aujourd’hui perpétuer cet esprit pionnier ! Le riche programme scientifique, décidé à la dernière ministérielle de l’ESA, a visiblement bénéficié de cet héritage. »
Jean-Jacques Dordain fut directeur général de l’ESA de 2003 à 2015, au faîte du succès de plusieurs missions du programme Horizon 2000 (Huygens, XMM-Newton, Cluster 2 et Rosetta). Il témoigne ici sa reconnaissance : « Quelle chance d’avoir pu côtoyer Roger à l’ESA et partout ailleurs ! A l’ESA, il a été le grand architecte du programme scientifique Horizon 2000, garantissant l’excellence grâce à la compétition des projets tout en offrant une place à chacun. Le succès de ce programme a conduit non seulement à sa durabilité mais aussi à son recyclage pour le programme des sciences de la Terre Living Planet. Roger-Maurice a toujours partagé son océan de savoirs et de rêves avec tous, grâce à son talent de raconter simplement les concepts les plus compliqués. Il a toujours su concilier le court terme et le long terme, et c’est de plus en plus rare. Il a notamment expliqué combien la durabilité de l’humanité à long terme dépendait de chacun d’entre nous dont l’horizon est limité au court terme : "Peut-on survivre 1 000 siècles ? Comment y parvenir ?" Merci Roger-Maurice, tu es passé dans l’éternité. »
Gilles Dawidowicz, vice-président de la Société Astronomique de France, se remémore deux opérations spéciales réalisées avec Roger-Maurice Bonnet à la Cité des Sciences et de l’Industrie, à Paris : l'arrivée de la sonde Rosetta et de son atterrisseur Philae sur la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, le 12 novembre 2014, et le posé en douceur de cette même sonde Rosetta sur cette même comète, le 30 septembre 2016, pour la fin de sa mission. « Pour ces événements majeurs, Roger-Maurice se trouvait au Centre européen des opérations spatiales, à Darmstadt en Allemagne, et nous honorait de sa présence et de son savoir, en duplex, devant le micro de notre ami envoyé spécial : le journaliste scientifique Frédéric Castel. Ce furent des moments de grâce et de pur bonheur partagés avec les centaines de visiteurs venus communier avec un panel de scientifiques exceptionnel. Par amitié mais surtout par passion, Roger-Maurice s’était rendu disponible ; il était enthousiaste, positif, attentionné, patient, d’une extrême gentillesse et d’une grande bienveillance. Il savourait littéralement ces moments de succès éclatants, avec une grande fierté et une satisfaction légitime ô combien méritée. Il aimait manifestement son métier et aimait le partager. Ardent défenseur de la culture scientifique, il savait que ces moments déclenchent des vocations chez les jeunes gens et que des générations d'ingénieurs et de scientifiques allaient naître de ces grands programmes. »
L’historien Philippe Varnoteaux se souvient : « Roger-Maurice Bonnet était un scientifique de grande qualité et quelqu’un de très chaleureux. Nous avons eu le plaisir d’échanger à plusieurs reprises avec lui jusqu’en 2024, et il n’était jamais avare de souvenirs – notamment au sujet de ses années à Hammaguir durant lesquelles il préparait sa thèse avec Jacques Emile Blamont et d’autres étudiants et jeunes chercheurs, qui sont également devenus par la suite de grandes figures de l’astronautique ou la recherche française en astronomie et en aéronomie : Charles Bigot, Marie-Lise Chanin, Pierre Léna, Jean-Marie Luton… Je me souviens notamment qu’il m’avait confié en décembre 2012 : "Parmi les grands pionniers de l’astronautique mondiale, j’ai particulièrement été fasciné par deux personnages, Werhner von Braun en Allemagne et Sergueï Korolev en Urss. Ce que ces deux hommes ont fait, c’est resté dans l’histoire. Aller sur la Lune pour le premier, lancer le premier objet autour de la Terre pour le second, c’est vraiment quelque chose de fascinant, et surtout de la manière ils ont réalisé leur exploit. En revanche, je n’ai pas trouvé d’équivalent en France, capable de travailler en équipe. Les Français en sont généralement incapables, ils ne savent pas déléguer. C’est pourquoi on m’a souvent regardé de manière un peu bizarre car j’étais pour ainsi dire le seul Français qui savait déléguer à l’ESA. Or on ne peut pas s’engager dans le spatial tout seul." Ces échanges avec Roger-Maurice Bonnet resteront des souvenirs formidables. J’adresse un dernier salut à l’un de nos pionniers du spatial. »
« Depuis l’annonce de son décès, les hommages au professeur Roger-Maurice Bonnet se multiplient, soulignant la qualité de ses travaux et de ses écrits, constate Nathalie Tinjod, chef du projet Histoire de l’ESA. Ils rappellent que sa vision, son audace et ses aptitudes en tant qu’architecte et gestionnaire de la vision à long terme Horizon 2000, comme ses plaidoyers pour la coopération internationale, ont largement contribué à placer l’ESA sur la carte du monde. Mais aujourd’hui, c’est à l’homme que je pense, plus qu’au célèbre astrophysicien. Nous partagions un goût prononcé pour l’histoire et les « horizons chimériques », titre de l’un de ses ouvrages et les mélodies éponymes de Gabriel Fauré viennent nous rappeler son amour de la musique, du chant et de la danse, qui se confond avec celui qu’il portait à sa mère dont il partageait la sensibilité artistique. Une photographie de celle-ci trônait sur son piano, dans son appartement parisien. Lors de notre dernière visite à son domicile, en mars 2024, il évoque le rôle joué avec autorité par son père dans ses choix de carrière, et la solitude qui est la sienne au crépuscule de sa vie, depuis qu’il a quitté la direction de l’ISSI à Berne. Il nous parle de sa fille Ariane dont il est tellement fier, et de ses petits-enfants qu’il va bientôt rejoindre à Clermont-Ferrand où il s’éteindra paisiblement parmi les siens. Il est touché que son portrait et son héritage aient été inclus dans la bande dessinée L’Odyssée de l’Espace publiée aux Arènes, et il s’enorgueillit de ressembler à Robert Redford sous les traits de crayon d’Éric Lambert. Ce dernier a su capturer toute la beauté, la douceur, la pudeur, l’humilité, et la grandeur de l’homme dans ce corps d’enfant, non dénué d’autorité naturelle, comme lorsqu’il écrit au président des États-Unis pour le convaincre de ne pas abandonner la mission Cassini-Huygens qui permettra à l’ESA d’atterrir sur Titan.
Par un curieux hasard de l’existence, mon bureau jouxtait au siège l’ancienne salle 405 où le comité de sélection œuvrait. Le président, un célèbre mathématicien français, avait dû élever la voix à un moment donné : "Admettons une fois pour toute que le moule est cassé et qu’il nous sera difficile de trouver un successeur au professeur Bonnet, qui soit à la fois un scientifique à la renommée internationale et un grand directeur de programme pour l’ESA…"
"Il aura agi en seigneur jusqu’au bout », m’écrit sa fille, traduisant notamment son attention aux autres. J’ai souvent vu des larmes dans les yeux de ces hommes de science et de grande culture qui l’entouraient, comme Giacomo Cavallo, qui savait trouver les mots dans les moments difficiles et récitait les dates de règne des papes en guise de litanies. L’espace est une aventure humaine intense, passionnante, exigeante, et les revers y sont vivement ressentis, comme lors de la perte de la mission Cluster. Mais la peine qui a traversé et uni les cœurs ces derniers jours a peu d’équivalent, si ce n’est le poids de l’absence.
Diane, Séléné, lune de beau métal,
Qui reflète vers nous, par ta face déserte,
Dans l'immortel ennui du calme sidéral,
Le regret d'un soleil dont nous pleurons la perte. »
Jean de La Ville de Mirmont, L'horizon chimérique, no. 11. Gabriel Fauré, Opus 118. »
Marie-Lise Chanin, la camarade de presque 63 ans, écrit : « Nous sommes tous tristes mais heureux d’avoir revu Roger-Maurice fin 2024 avant qu’il ne parte définitivement pour Clermont-Ferrand, puis très vite pour un autre monde. Oui, je suis triste car nous nous connaissions bien : nous avons partagé la vie d’étudiant sous la direction de Blamont et nous avons même partagé le même bureau avec plaisir, à Verrières-le-Buisson, jusqu’en mai 68. Puis les "événements" sont arrivés et la "Révolution au Service d’Aéronomie" a suivi. Et pendant des années, les ponts ont été coupés entre Blamont et Roger-Maurice, que nous appelions à l’époque seulement Roger, et c’est dans ce contexte qu’il a commencé sa carrière internationale. Heureusement, les relations sont revenues comme elles auraient dû rester. Je crois que c’est grâce au fait que j’avais invité Roger-Maurice aux 90 ans de Blamont en 2016. Il m’en a été très reconnaissant et honnêtement, cela m’a fait grand plaisir. Maintenant, ils ont l’un et l’autre ont disparu – à moins qu’ils se soient définitivement retrouvés… »
Le mot de la fin à Dominique Detain : « Quand il apprend le lancement de Spoutnik en octobre 1957, Roger-Maurice Bonnet, alors âgé de 19 ans, s’enthousiasme : "C’est ça que je veux faire ! " Et c’est ça qu’il a fait : des sables du Sahara, où il fut le premier Français à mener une expérience dans l’espace à bord d’une fusée Véronique pour observer le Soleil dans l’ultraviolet, à ses observations du Soleil avec la Nasa qui lui ont permis de révéler la structure fine du champ magnétique de la chromosphère et de la couronne solaire. Il fut ainsi l’un des grands spécialistes de notre étoile. Il a fait mais aussi aidé à faire en mettant en place et cordonnant pendant 18 ans les programmes scientifiques de l’Agence spatiale européenne, Horizon 2000, dont certaines missions sont toujours opérationnelles aujourd’hui. Avec un budget bien inférieur à celui de la Nasa, il a permis à l’Europe d’être au premier rang de la science spatiale, avec plusieurs premières comme l’observation in situ d’une comète avec Rosetta ou le plus lointain atterrissage sur un objet extraterrestre, réalisé par la sonde Huygens sur Titan, la plus grosse lune de Saturne.
Ce sont aussi des résultats majeurs dans l’exploration du Soleil avec les sondes Ulysses, SoHO, Clusters et une connaissance étendue du cœur du Soleil et de son environnement, si important pour la vie sur Terre. En mettant en place le premier plan à long terme de l’ESA pour la science, Roger-Maurice Bonnet avait pris soin de consulter la communauté scientifique mais en y associant les industriels, dosant ainsi les rêves des uns et les possibilités offertes par la technologie.
On oublie souvent qu’il avait aussi lancé le programme Living Planet, sur l’observation de la Terre, avec les missions purement scientifiques et aussi des missions opérationnelles, ce qui a donné naissance au programme Copernicus sur la santé de notre planète. L’aventure scientifique dans l’espace est ainsi devenue un défi, un moyen de progresser et une belle histoire humaine.
Homme courtois, charmant, facile d’accès, toujours ouvert aux idées nouvelles, il était aussi parfois têtu, avec sa devise "Ne jamais abandonner". Et têtu, il fallait l’être pour fédérer les désirs contradictoires des chercheurs et des industriels en Europe mais aussi en coopérant avec les Etats-Unis, la Russie, le Japon et la Chine. Entêté pour réussir après les aléas d’une mauvaise mise sur orbite pour Hipparcos, le premier cartographe des étoiles, et surtout pour relancer les Cluster, mission perdue avec l’explosion de la première Ariane 5.
Grâce à Roger-Maurice Bonnet, la communauté scientifique a pu satisfaire sa curiosité, enrichir nos connaissances de l’Univers, et repousser les horizons cosmiques. »
Les messages sont très nombreux depuis le 19 novembre sur les réseaux sociaux pour saluer la mémoire de Roger-Maurice Bonnet, et les articles en ligne retraçant sa carrière sont légion.
La Société Astronomique de France a notamment consacré une page de témoignages sur son site internet.
La rédaction d’Air & Cosmos présente ses sincères condoléances à toute la famille et aux amis de Roger-Maurice Bonnet.
Les obsèques de ce dernier auront lieu le 6 février au crématorium Amable Tuisat (Crouël) de Clermont-Ferrand, en Auvergne.
Dons en faveur de la recherche pour la maladie d’Alzheimer.
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