15
Drones militaires
Libye : retour sur "la plus grande guerre de drones au monde"
Libye : retour sur "la plus grande guerre de drones au monde"

| Ghaith Garraoui 1456 mots

Libye : retour sur "la plus grande guerre de drones au monde"

La Libye oppose principalement deux camp : le "Gouvernement d'Union National" équipé notamment de drones turcs et israéliens, contre les forces de la Chambre des représentants utilisant des drones chinois.

L'emploi des drones en Libye

En Libye, le terrain désertique et relativement plat du nord et de la côte rend facilement repérables les unités terrestres des forces armées impliquées dans le conflit. De ce fait, l’aérien joue un rôle déterminant dans le conflit et représente désormais l'essentiel des opérations militaires conduites sur le territoire.

Si des avions de chasse ont été utilisés, la guerre aérienne en Libye a surtout été menée par des drones de toutes tailles. Étant bon marché, les UAV sont non-seulement devenus la marque de fabrique de l'intervention militaire étrangère, mais ils ont également mis en lumière une tendance plus large qualifiée de "guerre de substitution". Avec plus de 1 000 frappes aériennes menées par des drones ces dernières années, le représentant spécial des Nations Unies en Libye, Ghassan Salame, a en effet qualifié le conflit de "plus grande guerre de drones au monde".

libye 2020.png
La Libye est partagée en trois entités dont deux principales : le GUN basé à Tripoli, contre les troupes du Maréchal Haftar qui maîtrise la plus grande partie du pays. © Wikipedia
libye 2020.png

Succès initial de l’ANL de Khalifa Haftar

L'arrivée des drones Wing Loong de fabrication chinoise en 2016 en Libye a eu un effet considérable sur les capacités militaires de l’armée nationale libyenne (ANL). Utilisés pour la première fois lors de la bataille de Derna, dans l'est du pays, ces drones ont été décisifs dans le combat qui opposait les forces du maréchal Haftar aux combattants du Conseil de la Shura des Moudjahidines. Ils ont également été utilisés dans la bataille pour Tripoli que le général Haftar a mené contre le gouvernement d'union nationale (GUN) reconnu par l'ONU en avril 2019.

Dirigés par des pilotes des Émirats Arabes Unis depuis la base aérienne d'Al Khadim, dans l'est du pays, ces dispositifs de fabrication chinoise bénéficient d’un rayon d'action d’environ 1 500 km, ce qui leur permet d’envoyer des missiles guidés avec précision et de frapper n'importe où sur le territoire libyen.

Il est à souligner qu’avant de le déployer en Libye, les émiratis ont procédé à une modification considérable du Wing Loong II avec un système de liaison de données Thales et des systèmes électro-optiques israéliens.

Le Wing Loong, de 14 mètres d'envergure pour une tonne, est entré en service actif en 2011. Outre la Chine, il est utilisé par l'Arabie Saoudite, les EAU, le Maroc , l'Indonésie, le Nigéria...
Le Wing Loong, de 14 mètres d'envergure pour une tonne, est entré en service actif en 2011. Outre la Chine, il est utilisé par l'Arabie Saoudite, les EAU, le Maroc , l'Indonésie, le Nigéria... © CAIG
Le Wing Loong, de 14 mètres d'envergure pour une tonne, est entré en service actif en 2011. Outre la Chine, il est utilisé par l'Arabie Saoudite, les EAU, le Maroc , l'Indonésie, le Nigéria...

Le Wing Loong II : plus lourd, plus loin

Le Wing Loong (Pterodactyl) II d'AVIC dispose d'une charge utile armée totale de 480 kg couvrant trois points d'emport sous chaque aile. Jusqu'à 100 kg d'armes peuvent être chargés sur les deux points intérieurs, et jusqu'à 50 kg sur les points extérieurs. Parmi ces armes, on peut évoquer le Blue Arrow-7 (BA-7) anti-blindage de 50 kg qui, jusqu'à récemment, avait servi à détruire des camionnettes et autres véhicules au sol. Mais pour cet usage, la Société Nationale d'Importation et d'Exportation d'Aérotechnologie de Chine (CATIC) aurait commencé à les remplacer par des bombes TL-2 de 16 kg, plus petites, permettant aux deux pylônes d'armement intérieurs du WLII de transporter trois munitions chacun.

CATIC prévoit également d'intégrer le missile air-air TY-90 sur les points durs extérieurs du WLII, conférant au drone la capacité d'abattre des hélicoptères. Une autre option pourrait être la bombe AG300/M à guidage laser de 50 kg, dotée d'une ogive de 26 kg et d'une plus grande portée que le BA-7, qui ne dispose quant à lui que d’une ogive de 8-9 kg. Le porte-parole du CATIC a notamment déclaré : "Lors du tir du BA-7, le WLII doit perdre de l’altitude, alors que l'AG300/M n'a pas à le faire en raison de sa plus grande portée. Ainsi, le WLII n'a pas besoin de descendre dans la zone de portée des armes par lesquelles il peut être visé."

Il convient enfin de noter que, malgré la multiplication des discours d’éloge des frappes "de précision" de l’ANL, le nombre de victimes civiles n’a cessé de s’alourdir à mesure que des cibles situées en zone urbaines plus denses étaient visées.

cctv.jpg
Le Wing Loong II est bien plus massif : plus de 4 tonnes au décollage et une autonomie portée à 32 heures. Sur cette image extraite d'une vidéo, on voit l'emport en bombes et missiles élevé sous la voilure du drone. ©
cctv.jpg

Les drones turcs arrivent sur le champ de bataille libyen

La situation a changé en décembre 2019, lorsque le président turc Recep Tayyip Erdogan a confirmé que son pays allait fortement augmenter son soutien militaire au gouvernement d'al-Sarraj et au GUN, ouvrant la voie à une guerre de drones armés entre les deux parties et sonnant la fin de l’ère des vieux hélicoptères et des avions de combat inutilisables.

En plus des troupes déployées par la Turquie provenant majoritairement des groupes rebelles syriens, Erdogan a envoyé en Libye des drones armés de fabrication turque, à savoir le Bayraktar TB2. Bien que plus petit et d'une portée beaucoup moins importante que le Wing Loong, le Bayraktar a été capable d'engager et de détruire les cibles terrestres de l’ANL, d’assiéger ses lignes d'approvisionnement et d'attaquer ses bases aériennes avancées qui étaient autrefois considérées comme sûres. Les troupes terrestres pro-gouvernementales pouvaient désormais avancer avec un appui aérien, les positions de l'ennemi étant connues de leurs commandants.

Le Bayraktar TB2, exploité par la Turquie mais acheté par le Qatar, a été le drone de prédilection du GUN. Ces UAV auraient été livrés à bord d'un navire en mai 2019 et répartis ensuite entre Misrata et Tripoli-Metiga, avec du personnel turc pour les opérer. Le Libyan Address Journal a notamment rapporté que huit pilotes du GUN s'étaient rendus en Turquie pour apprendre à utiliser le Bayraktar, mais que 12 autres avaient refusé.

TB2.jpg
TB2.jpg ©
TB2.jpg

Évolution de la doctrine d'emploi du TB2

L’un des éléments ayant le plus contribué à changer la donne est l'évolution de la doctrine turque autour du TB2, au point d'accepter de mettre les appareils en danger au point d'en perdre plusieurs dizaines, les considérant comme semi-jetables. Une approche qui a pris son ennemi au dépourvu, la chaîne d'approvisionnement depuis la Chine étant bien plus lourde et complexe. Cette nouvelle conception a été rendue possible par la baisse des coûts d'acquisition du TB2 ayant accompagné la hausse de ses volumes de production : alors qu'un Bayraktar TB2 valait 1,5 million de dollars au moment de son lancement, il est désormais accessible à moins de 500 000 dollars l'unité.

Par ailleurs, quelques modifications techniques supplémentaires ont contribué à renforcer les capacités de reconnaissance des TB2, ce qui leur a permis de voler à une altitude qui leur permettait d’éviter le système de défense antiaérienne rapprochée russe Pantsir, mais aussi de s'éloigner de leur pilote grâce à une communication par satellite (la portée des radios utilisées pour piloter le drone en limitaient la portée à 2 ou 300km seulement). Des entreprises d’armement turques, à l’instar de Roketsan, ont également développé de petites munitions disposant d'un guidage de précision.

Il faut noter que le drone israélien Orbiter-3, fabriqué par Aeronautics, a également été utilisé par le GUN, sa particularité étant sa capacité à voler jusqu'à sept heures sans arrêt et son utilisation dans le cadre de missions de renseignement, de surveillance, d'acquisition de cibles et de reconnaissance (ISTAR). D’ailleurs, à en croire plusieurs sources, ce drone a probablement été fourni par un autre pays soutien et non acquis en direct auprès d'Israël.

Le "robot tueur autonome", du fantasme à la réalité

Le fait que des drones tueurs décident seuls de qui attaquer peut s’apparenter à de la science-fiction, mais à en croire le rapport des Nation Unies sur un accrochage survenu en mars 2020 dans le conflit militaire en Libye, il s’agit désormais d’une réalité !

En effet, ce document de 548 pages indique qu'un système d'armes autonomes létales (LAWS) a fait ses débuts lors d’une attaque ayant eu lieu pendant les combats opposant le gouvernement d'union nationale et les forces alliées au général Khalifa Haftar, ce qui signifie que ce drone peut engager des cibles sans ordre d'un humain. Un basculement stratégique qu'aucun Etat dans le monde n'avait jusqu'ici franchir. Le drone Kargu-2 fabriqué par l’entreprise turque STM est notamment été cité dans le rapport.

Selon son fabriquant, le Kargu-2 utilise l'apprentissage automatique et le traitement d'images en temps réel pour attaquer ses cibles. Il convient par contre de noter que le rapport de l'ONU ne précise pas si ce drone fonctionnait de manière autonome ou manuelle au moment de l'attaque, se limitant à cette phrase : "Les convois logistiques et les HAF battant en retraite ont été traqués et engagés à distance par les drones de combat ou les systèmes d’armes autonomes létaux tels que le STM Kargu-2."

La guerre en Libye, qui voit deux camps s'opposer frontalement, continue à être entretenue par des forces internationales soutenant leurs propres intérêts. Dans tous les cas, ce conflit restera dans l'histoire comme le premier dans lequel les systèmes aériens sans pilote ont constitué l'essentiel des opérations aériennes, dépassant avions de chasse, bombardiers et hélicoptères, avec une intensification de l'usage de ces armes par les deux camps. Les armes low cost en masse, voilà encore une version de l'évolution de la guerre...

Le Kargu-2 est le premier drone à engager des cibles et porter la mort de manière totalement autonome, sans décision humaine...
Le Kargu-2 est le premier drone à engager des cibles et porter la mort de manière totalement autonome, sans décision humaine... © STM
Le Kargu-2 est le premier drone à engager des cibles et porter la mort de manière totalement autonome, sans décision humaine...

Wing Loong II wing loong bayraktar TB2 TB2 Libye


Répondre à () :

Thibaut mallet | 01/02/2022 23:44

Tres intéressant, et inquiétant.. Il me semble bien avoir lu il y a 1/2 ans que les des frégates turques longeaient les cote syriennes pour tirer les drones aux missiles SM1MR

Petrau | 02/02/2022 10:05

Je partage votre point de vue sur l'intérêt de cette synthèse. J'ajoute que l'utilisation d'armes "low cost" avec l'efficacité que l'on observe devrait faire réfléchir dans les états majors. Comment ne pas avoir à l'esprit que la superpuissance américaine avec ses armes hyper-sophistiquées à été vaincue en Afghanistan par des fantassins armés essentiellement de Kalachnikov et de lance roquettes ?

Hannosset Étienne | 02/02/2022 10:57

Rassurez vous ! Leonardo à vendu aux USA un système SHORAD qui EST DÉPLOYÉ en Europe. Rheinmetall à également un tout nouveau système SHORAD. Les industriels européens ont bien travaillé.

Amk | 19/02/2022 01:56

Je me demande d où vs sortez cette information ??! La réalité est que les drones chinois sont forcés de descendre à basse altitude en raison de leur manque de précision à haute altitude pour viser et détruire les cibles... En conséquence ils sont plus vulnérables..

EW | 02/02/2022 11:06

A propos du drone KARGU : https://cf2r.org/rta/un-drone-suicide-autonome-a-t-il-tue-de-sa-propre-initiative-en-libye-en-2020/

Hannosset Étienne | 02/02/2022 11:10

C’est fort possible. L’intelligence artificielle est supérieure à l’intelligence humaine, mais elle n’est pas parfaite.

MA | 02/02/2022 22:25

On notera de manière distrayante que les mêmes Turcs et Israéliens ont fourni TB2, drones "suicides", etc. pour viser des cibles militaires certes, mais aussi des hôpitaux, des écoles, des civil, etc.. en Artsakh - Haut-Karabagh - utilisés conjointement avec des bombes au phosphore, bombes à sous-munitions, djihadistes coupeurs de têtes, et autres joyeusetés dont certaines continuent à ce jour en toute impunité... à l'encontre du cessez-le feu et des conventions internationales ! Mais cela n'a aucune importance, nul besoin d'informer (je ne parle pas ici d'Air & Cosmos dont ce n'est pas la fonction) : les pétro-dollars achètent tout malheureusement.

Hannosset Étienne | 02/02/2022 22:36

C’est très malheureusement le drame de la presse française...

Amk | 19/02/2022 02:23

Amnesty ds son rapport parle de 52 civils Arméniens tués et de 72 civils tués côté Azarbaidjannais... Le reste ce sont des mensonges

Elyo | 06/02/2022 10:07

Bonjour Étienne Hannosset vous dites que les Talibans ont vaincu les US ? Permettez moi de préciser que l’Afghanistan sort d’une guerre complètement ruiné et dont la survie dépendra pendant longtemps de l’aide internationale. De ce fait ce pays est à la merci des conditions de ses donateurs. Que dire du régime des talibans ? Les différentes factions ne vont pas tarder à rallumer une guerre civile qui dure depuis toujours. D’autre part que savons-nous du retrait américain ? Suite à quels accords ? Ce qui semble clair c’est que les USA placent leurs pions dans la région pour contrôler le marché du gaz et du pétrole. Et dans ce domaine pas d’inquiétude les américains sont les meilleurs. Dernière remarque le retrait américain s’est fait sans pratiquement aucun accroc avec les Talibans ceci explique cela

Petrau | 06/02/2022 12:05

Vous avez raison, l'Afghanistan est ruiné. Je n'ai aucune sympathie pour les talibans, mais il faut reconnaître que, sur le plan militaire, ils ont vaincus les américains. On doit toujours tirer les leçons du passé et, sur le seul plan militaire, on ne peut pas ignorer l'inadéquation des armes hyper-sophistiquées dans une guerre asymétrique. Et, si vous me permettez un peu d'humour, les belligérants d'un conflit ne négocient pas au préalable les modalités et les "règles du jeu" de ce conflit. Bien cordialement.

Raymond Rodriguez | 18/02/2022 22:12

Pour l'économie,pas de problème. l'Afghanistan redeviendra le 1er producteur mondial d'héroïne...

| | Connexion | S'ABONNER | Publicité