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Le premier vol de la navette Endeavour, un « chef d’œuvre d’imagination et de bricolage »
Le premier vol de la navette Endeavour, un « chef d’œuvre d’imagination et de bricolage »
© Collection Air & Cosmos

| Philippe Varnoteaux 1036 mots

Le premier vol de la navette Endeavour, un « chef d’œuvre d’imagination et de bricolage »

Dernière née des navettes spatiales américaines, Endeavour, à l’occasion de son premier vol, partait dépanner un satellite dans l’espace, entre le 7 et 16 mai 1992.

Après la perte dramatique de Challenger le 28 janvier 1986, la flotte des navettes américaines se réduit à Columbia, Discovery et Atlantis. Au début des années 80, celles-ci s’annonçaient comme des engins « à tout faire », grâce à leur impressionnante soute (d’une capacité d’environ 30 tonnes) capable d’emporter des satellites ou des laboratoires, mais aussi de servir de plate-forme de lancement ou de rejoindre une station orbitale à une cadence de lancement, espérait-on, de 15 jours. Les responsables du programme se rendent néanmoins rapidement compte que la complexité des engins n’autorisera jamais un tel rythme, surtout après le drame de challenger.

 

Une nouvelle navette

En attendant, pour tenir les engagements et les contrats, il est décidé le 31 juillet 1987 de construire une nouvelle navette, l’OV 105 (Orbiter Vehicle) « Endeavour », pour un coût de 1,3 milliard de dollars. Pour aller au plus vite, des pièces de rechange des navettes Discovery et d’Atlantis sont même utilisées. Quant au nom accordé à l’OV 105, il est donné en souvenir du navire britannique HMS Endeavour utilisé par le célèbre explorateur James Cook qui a traversé en 1768 le Pacifique sud. Ainsi, l’esprit de l’exploration se poursuit à travers la navette de la Nasa, comme on peut le voir par ailleurs sur l’insigne de la première mission.

Endeavour conserve les mêmes caractéristiques que les autres navettes avec, au moment du décollage, un gros réservoir extérieur fixé sous le « ventre » et deux fusées d’appoint accolées au gros réservoir. Rappelons que l’ensemble se comporte alors comme une fusée au moment du décollage et comme un (mauvais) planeur pour la navette lors du retour. D’une masse totale de 116 277 kg, Endeavour fait environ 37 m de long, pour 29 m d’envergure et 17 m de hauteur. Si la conception générale, comme pour les autres navettes, remonte aux années 70, le nouvel orbiteur bénéficie de nombreuses modifications avec des matériels modernisés améliorant ainsi les performances (connexions électriques, systèmes avioniques, systèmes de navigation, etc.). En juillet 1990, l’assemblage final est terminé et, en mai 1991, Endeavour est livré à la Nasa. A partir d’avril 1992, la navette est préparée pour son premier vol.

 

La mission STS 49

La première mission d’Endeavour (STS 49), la 47ème d’une navette spatiale, s’annonce particulièrement ambitieuse et originale, consistant principalement à rejoindre le satellite de télécommunication Intelsat 603 (ou VI F-3) afin de le dépanner. Lancé le 14 mars 1990 par un Titan 3, le satellite n’a à l’époque pas pu se détacher de l’étage supérieur de la fusée ; son moteur d’apogée (pour rejoindre l’orbite géostationnaire visée) n’a pu être déclenché et a été largué. En attendant, le satellite a été placé sur une orbite provisoire…

Le 7 mai 1992, Endeavour décolle avec succès avec à son bord un équipage presque exclusivement composé de vétérans : le commandant Daniel Brandenstein (4ème vol), Kevin Chilton (1er vol), Pierre Thuot (2ème vol), Kathryn Thornton (2ème vol), Richard Hieb (2ème vol), Thomas Akers (2ème vol) et Bruce Melnick (2ème vol). Une fois sur orbite, la navette se lance à la poursuite d’Intelsat 603, sous l’œil attentif des médias qui suivent l’événement. Ainsi, Le Monde du 9 mai titre : « Cinquième et dernier modèle des vaisseaux spatiaux américains. La navette Endeavour a réussi son lancement inaugural ». Le rendez-vous avec Intelsat a lieu le troisième jour. Deux sorties extravéhiculaires sont effectuées par Thuot et Hieb les 10-11 et 11-12 mai (d’une durée respective de 3h43 et de 5h30). Mais, pour réussir l’opération, une troisième sortie s’avère nécessaire le 13-14, dans des conditions éprouvantes et de longue durée (8h29) avec l’intervention d’un troisième astronaute (Akers), sous la vigilance de Brandenstein qui contrôle dans le même temps l’orbiteur. Le satellite ayant la taille d’une camionnette, les astronautes craignent que celui-ci ne heurte et n’endommage la navette… In fine, les astronautes capturent le satellite, l’amènent doucement dans la soute, lui mettent un moteur de périgée, le ressortent délicatement de la soute pour qu’enfin celui-ci puisse rejoindre son orbite (et fonctionner jusqu’en janvier 2013).

 

De la présence de l’homme dans l’espace

La Nasa vient incontestablement de réussir une belle performance, ne laissant pas insensibles les médias. Ainsi, Le Monde du 15 mai titre : « Un exploit de la navette américaine Endeavour. Les astronautes ont récupéré à « mains nues » le satellite Intelsat-6 » ; le même jour, Libération souligne la « Réussite de la mission » avec un joli « COUP DE MAIN » de la part des trois astronautes. Il ne fait alors aucun doute que celle-ci est « un véritable chef d’œuvre d’imagination et de bricolage spatial », comme le précise Le Monde. Bricolage ? N’arrivant pas à agripper le satellite selon la procédure prévue, un troisième astronaute fut envoyé pour qu’ensemble, les trois hommes puissent attraper le satellite à la main (avec des gants renforcés) pour ensuite placer une barre de fixation sur le satellite et l’amarrer à la navette… Au-delà du « bricolage », l’opération relance le débat de la présence et du rôle de l’homme en orbite basse, comme en témoignait à l’époque l’astronaute français Michel Tognini : « Comment dire après cela que la présence de l’homme dans l’espace n’est pas nécessaire et qu’il peut être à tout moment remplacé par des robots ? » (Le Monde, 15 mai).

 

Fin de mission

L’opération principale terminée, les astronautes effectuent quelques expériences scientifiques (croissance des cristaux, imagerie ultraviolet, etc.), ainsi qu’une quatrième sortie extravéhiculaire. Cette dernière, réalisée par Thornton et Akers, vise à déployer une structure afin de démontrer qu’il est possible d’effectuer de l’assemblage en vue d’une prochaine station orbitale (projet Freedom, puis ISS).

Après avoir effectué 141 orbites à 361 km d’altitude en 8 jours et 21 heures, Endeavour se désorbite et revient sur Terre le 16 mai. Le vaisseau et son équipage ont ainsi brillamment réussi leur mission, réalisant quelques premières, dont le nombre de sorties extravéhiculaires en un vol, la sortie à trois ou encore l’utilisation d’un parachute stabilisateur lors de l’atterrissage.

 

Quelques références

- Un ouvrage : The Space Shuttle, Piers Bizony, Zenith Press, 2011

- Le dossier de presse de la Nasa de la mission STS 49, mai 1992

- Une vidéo sur le premier vol de la navette Endeavour de mai 1992.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence


Répondre à () :

JP | 09/05/2022 18:27

Un brilliant bricolage qui ne masque pas le terrible fiasco que fut le programme des navettes. Pour les nostalgiques de ce qui fut malgré cet échec une grande avanture, le musée aménagé dans le porte avions américain Intrepid, amarré à New York, expose la navette Enterprise qui était en quelque sorte le prototype des navettes. On est impressionné par les dimensions de la machine et tout particulièrement de la soute.

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