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Le "Teng Yun 2", drone indigène de l’armée taïwanaise
Le "Teng Yun 2", drone indigène de l’armée taïwanaise

| Constantin Lagraulet 1041 mots

Le "Teng Yun 2", drone indigène de l’armée taïwanaise

Dans la nuit du 26 au 27 juin, le drone taïwanais Teng Yun 2 (騰雲二型, littéralement « cavalier des nuages ») a fait un vol d’essai d’une dizaine d’heures, le plus long à ce jour. Après avoir décollé de la base de Chiashan, à l’ouest de Taïwan, l’appareil a effectué une circumnavigation autour de l’île par le nord, longeant la ligne médiane dans le détroit et retraçant ainsi le contour de la zone d'identification de défense aérienne (ADIZ) taïwanaise.

Développement

Ce drone de conception et fabrication nationale est développé par l’Institut Sun Yat-Sen (NCSIST, pour National Chung-Shan Institute of Science & Technology ou 國家中山科學研究院), l’une des deux entreprises d’armement taïwanaises principales directement reliées au gouvernement. La NCSIST développe des radars, des systèmes de missile, des drones, et planche surtout sur le Projet Vega, le chasseur de nouvelle génération et successeur de l’Indigenous Defense Fighter (IDF) dont la sortie est prévue en 2024.

Quatrième drone développé par le NCSIST après l’Albatross 2 (180km d’autonomie), le Cardinal 2 (50km) et le Chien Hsiang (munition rôdeuse), le Teng Yun est le premier drone de combat (Unmanned Combat Air Vehicle, ou UCAV) entièrement développé localement. Avec un plafond de 25.000 pieds (à titre de comparaison, le Reaper a un plafond de 50.000 pieds), il entre donc dans la catégorie de drone MALE (Medium Altitude - Long Endurance) de Classe III selon la classification de l’OTAN.

Depuis sa première apparition en 2015, le drone Teng Yun a connu plusieurs améliorations. Une version équipée de points d’emports est notamment présentée en 2017. Après un accident en février 2021, les tests du prototype sont déplacés de Taitung, plus au sud, à Chiashan. La cadence de vols d’essai s’est accélérée au printemps 2022, passant progressivement de 2 à 5, puis 7 heures de vol, au-dessus de la mer de Chine orientale.

Lors du test de plus de dix heures du 26 juin, le Teng Yun 2 aurait parcouru environ 4500km, soit l’équivalent de quatre vols autour de Taïwan. Selon un expert taïwanais, cette réalisation démontre non seulement la capacité de vol à longue distance du drone, mais aussi l'intégration réussie de son système de contrôle de vol. Le NCSIST a annoncé vouloir achever les tests du drone d'ici la fin de l'année, et commencer la production en série de 48 appareils par an si ces tests se déroulent correctement.

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Capacités techniques

Le NCSIST aurait pour le moment construit 4 prototypes depuis 2016, 2 Teng Yun et 2 Teng Yun 2. Plusieurs améliorations notables figurent sur la version améliorée Teng Yun 2 dévoilée en 2020, à savoir un moteur TPE-331 de fabrication américaine (conçu par Honeywell), une poussée et une surface alaire accrues, davantage de place pour des charges utiles, un système de contrôle de vol amélioré et un système d'alimentation plus performant. Ces améliorations rendent le Teng Yun 2 semblable au MQ-9 Reaper, et moins indigène qu’il n’y paraît depuis l’ajout du TPE-331.

Comme l’illustre l’expert taïwanais Su Ziyun (蘇紫雲), ce drone joue le rôle de « satellite dans l'atmosphère » lors des opérations de défense, ayant pour vocation d’aider l’Armée taïwanaise pour le C5ISR (Command, Control, Computers, Communications, Cyber, Intelligence, Surveillance, and Reconnaissance). Le Teng Yun 2 est également compatible avec les missiles américains AGM-114 Hellfire et d'autres missiles antinavires de fabrication nationale, ce qui renforce sa valeur asymétrique.

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Stratégie du porc-épic

En effet, ce vol d’essai s’inscrit dans un contexte de tensions accrues avec la République populaire de Chine voisine, alors que la Chine intensifie ses incursions aériennes dans l’ADIZ taïwanaise depuis mi-2020. Des aéronefs sont en effet envoyés quasi-quotidiennement par l’Armée populaire de libération (APL) dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan afin d’user les matériels aériens de l’Armée de la République de Chine (ROCAF) en les forçant à l’état d’alerte et de mobilisation permanent. Ces incursions, en moyenne plus fréquentes qu’en 2021, sont non seulement menées plus en profondeur dans l’ADIZ, mais mobilisent aussi une plus grande diversité d’aéronefs (dont récemment le Y-20 dans sa version ravitailleur).

Le vol du Teng Yun 2 autour de l’île a donc les allures d’une réponse à destination des autorités chinoises. Il confirme par ailleurs que les autorités taïwanaises ont tiré les leçons de la guerre en Ukraine, où les capacités de reconnaissance et de combat des drones ont conféré à l'armée ukrainienne un avantage imprévu. Le 3 avril dernier, la présidente Tsai Ing-Wen déclarait en effet qu’« il est absolument nécessaire [d’accélérer] le développement des drones, […] qu'il s'agisse d'un usage militaire ou civil ». Le développement du Teng Yun 2 et d'autres drones s'inscrit dans le cadre d’une « stratégie du porc-épic » de Taïwan, qui consiste à disposer d'un grand nombre de moyens à faible coût mais à forte capacité létale, dans le but de dissuader la République populaire de Chine et de faire face à une éventuelle agression. Cette recherche d’équilibre entre guerre asymétrique et conventionnelle est au cœur de la doctrine stratégique taïwanaise, et a été conceptualisée dans le Livre blanc taïwanais Overall Defense Concept.

« Ne compter sur personne » : la recherche d’autonomie taïwanaise

Depuis bientôt un an, les autorités taïwanaises affirment très explicitement vouloir améliorer leur autonomie en matière de défense et réduire la dépendance de l’île aux armements américains, en s’appuyant notamment sur leur industrie de pointe dans les matériaux tels que le graphène. Le développement de capacités militaires « indigènes », c’est-à-dire produites à l’échelle nationale, est ainsi devenu une priorité : le Ministère de la défense nationale a par exemple dévoilé en août 2021 un plan d’investissement de 7,16 milliards de dollars afin d'accélérer la production de masse de missiles de précision et de longue portée, y compris hypersoniques.

Vu de Taipei, plusieurs éléments motivent cette politique : l’incertitude quant au soutien politique américain, surtout depuis le retrait américain d’Afghanistan à l’été 2021, et militaire, au vu des capacités chinoises grandissantes en matière en déni d’accès, poussent les Taïwanais à se préparer à « ne compter sur personne ». L’approvisionnement en armement américain reste également compliqué face aux pressions de Pékin et à la réduction des stocks dûe aux exportations vers l’Ukraine. Enfin, certaines critiques ont été émises sur la scène politique locale concernant le prix des armes américaines. Plusieurs contrats d’armements entre Taïwan et les Etats-Unis ont ainsi été retardés ou annulés récemment : par exemple, une livraison de 40 obusiers Paladin a été repoussée à 2026, et une commande d’hélicoptères MH-60R a été annulée en raison de difficultés financières taïwanaises. Plus tard cette année, Taïwan devrait néanmoins recevoir 4 MQ-9B Reaper en version SeaGuardian commandés en 2020 et produits par General Atomics, et que l’armée taïwanaise souhaite doter d’équipements de liaison de données.

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