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Défense
Doctrine russe : missile de croisière furtif ou bombardier stratégique furtif ?
Doctrine russe : missile de croisière furtif ou bombardier stratégique furtif ?
© Russianplanes.net

| Gatien Revol 1296 mots

Doctrine russe : missile de croisière furtif ou bombardier stratégique furtif ?

La Russie dispose aujourd'hui de trois bombardiers lourds différents : les Tu-22M3, les Tu-95MS et les célèbres Tu-160M, mais cette flotte ne rajeunit pas. Ainsi les Tu-22M3 et Tu-95MS en service atteindront l’âge de 40 ans dans les années à venir, tandis que leur conception remontera à 70 ans. Le Tu-160M est quant à lui plus récent mais la Russie ne dispose que de 16 appareils, ce qui rend la disponibilité de la flotte très faible. Le missile de croisière furtif est donc un bon moyen de compenser cette situation.

Le missile de croisière, le choix russe

Pour remplacer et compléter la flotte vieillissante de Tu-22M3 et Tu-95MS, le projet de bombardier stratégique furtif subsonique PAK-DA a été lancé, tandis que le projet Tu-160M2 doit permettre de produire une nouvelle flotte de Tu-160M supersoniques modernisés. Il apparait évident que ces deux programmes, menés en parallèle, se recoupent et vont être sujet à ajustement (voir notre article sur le sujet en suivant ce lien). Il est ainsi assez difficile de définir avec précision de quoi sera constituée la future flotte des bombardiers lourds russe.

Malgré ces difficultés, la Russie dispose toujours de moyens de frappe en profondeur, la doctrine russe étant différente de celle en vigueur aux États-Unis et occident en général. Les États-Unis investissent sur des bombardiers furtifs et modernes tel le futur Northrop Grumman B-21 Raider, capables de pénétrer des espaces contestés sans se faire repérer puis de bombarder des points stratégiques. Ces avions ont une capacité d'emport très importante en bombes non guidées, et l’utilisation d’autres types de munitions (hors dissuasion nucléaire) n’est pas leur objectif principal. La Russie, quant à elle, fait le choix inverse : ni le Tu-22M3, ni le Tu-95MS et ni le Tu-160M n’a été conçu pour être furtif. Ces trois appareils peuvent être utilisés, si besoin, comme camions à bombes (non guidées), comme cela a été par exemple démontré lors de bombardements lors de la guerre de Syrie. Mais dans un espace aérien contesté, leur intérêt est d’être le vecteur de munitions à longue portée guidées … parfois furtives.

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Le bombardier lourd Tu-95 est souvent moqué du fait de ses turbopropulseurs, mais il peut emporter jusqu'à 8 missiles Kh-101... soit près de 20 tonnes d'armements ! ©
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Le Kh-101 et les missiles de croisières : des missiles air-sol atypiques

L’une de ces armes est le Kh-101. Ce missile a été testé pour la première fois en 2003 et est entré officiellement en service dans l’armée russe en 2012. Le Kh-101 a été développé comme un missile de croisière longue portée pour remplacer les missiles Kh-55 datant des années 80. Il pèse entre 2300 et 2400 kg au lancement, ce qui est en fait l'un des missiles de croisière les plus lourds au monde (hors missiles hypersoniques). Malgré ce poids, il n’est pas équipé d’un propulseur à poudre pour son accélération initiale comme les missiles conventionnels : la vitesse de l’avion depuis lequel il est largué est suffisante, mais c'est surtout sa vitesse de croisière très faible pour un missile air-sol qui est en cause, à seulement Mach 0.58.

Il est à noter qu’avec sa faible vitesse de croisière et une vitesse de pointe de Mach 0.78 (plus lent qu’un avion de ligne), parcourir des centaines ou des milliers de kilomètres nécessite plusieurs heures. Il est ainsi estimé que l’autonomie du Kh-101 est d’environ 5 ou 6 heures, ce qui est là aussi une valeur atypique, d'où la classification des missiles de croisière différente des missiles air-sol classiques.

Cette faible vitesse fait que le Kh-101 est équipé non pas d’un statoréacteur ou d’un turboréacteur comme dans les missiles classiques, mais d’un "simple" turbofan dénommé TRDD-50A. Cette motorisation compact et légère permet au Kh-101 d’emporter une charge explosive de 450kg, ce qui, ramené au poids total de l’engin, offre un ratio très important. A titre de comparaison, un autre missile subsonique comme l’Exocet antinavires pèse que 900kg mais n’emporte que 180kg de charge.

L'autre avantage de cette motorisation est la portée qu’elle offre : celle du Kh-101 elle a été mesurée entre 2500 à 2800 km, tandis que des rapports du ministère de la défense russe prétendent que sa portée maximale serait aux alentours de 4500km. Si cette assertion est exacte, le Kh-101 est capable de toucher la plupart des pays d’Europe sans que son porteur n'ait à quitter le territoire russe...

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Le Kh-101 monté sous pylone. On réalise sa taille en remarquant les petits techniciens autour du train d'atterrissage... © Ministère de la défense russe
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Le Kh-101 possède de aile déployables, lui conférant une portée inégal ©
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Le Kh-101, un missile guidé manœuvrable et furtif

Malgré des portées dignes d’un engin balistique, le Kh-101 est bien un missile de croisière, c'est-à-dire un missile guidé air-sol. Très manœuvrable grâce notamment à ses ailes, il est capable de changements de trajectoire pendant tout son vol. Il est équipé d’un système optronique capable d’analyser le terrain et de comparer les données à des cartes stockées en mémoire afin de se repérer, et le système est couplé à une centrale à navigation inertielle ainsi qu'à l’ensemble de satellites GLONASS (l’équivalent russe du GPS), permettant au Kh-101 d’avoir une précision de seulement 10 à 20m à l'impact.

Lors de l’approche terminale sur sa cible, le Kh-101 peut aussi utiliser un "chercheur de contraste optique" (ou optical contrast seekers). Cette technologie comprend une caméra infrarouge initialement pointée sur la cible, le missile manœuvre alors pour que celle-ci reste toujours au centre de l’image. Ce système a permis au Kh-101 d'atteindre une précision inférieure à 6 mètres après une vol supérieur à 1000km.

La deuxième caractéristique principale du Kh-101 est sa furtivité. En effet, bien que son altitude de croisière soit de 6000m, il est capable de réaliser une partie de son vol et son approche final dans des conditions dites « tree top levels » , c'est-à-dire à une altitude comprise entre 30 et 60 mètres du sol, ce qui lui permet de passer sous les cônes de détection des radars. En plus de cette furtivité tactique permise par le vol en très basse altitude, le Kh-101 est produit à partir de matériaux composites absorbant les ondes radar et doté d’une géométrie minimisant sa surface radar, tout comme les chasseurs américains F22 ou F35. Ces spécificités le rendent très difficile à détecter par les systèmes anti-missile usuels.

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Vue rapprochée du Kh-101 : on remarque sa forme qui se rapproche des standards de furtivité, tout en s'étonnant de l'aspect "non lisse" de l'enemble... ©
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Chargement d'un missile dans la soute d'un bombardier ©
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Le Kh-101 et les missiles de croisière en général sont beaucoup plus proches d’un drone-avion-bombe furtif que d’un missile classique. Néanmoins, ils sont un type d’arme assez rare aujourd’hui : un des seuls équivalents existant est le missile américain AGM-86 ALCM. Ce missile a été mis en service à la fin des années 80 et sa durée de vie de 30 ans a été atteinte : l’armée américaine a donc été contrainte de le retirer en 2019. Un autre équivalent, en service cette fois, est le missile franco-britannique SCALP-EG, mais sa portée n’est que de 400 à 500km. C’est pour ces raisons que le Kh-101 est particulièrement analysé et regardée, notamment depuis son utilisation en Syrie en 2015.

Quel avenir pour la doctrine de bombardement russe

Bien que la Russie semble vouloir moderniser ses bombardiers à travers les programmes PAK DA et Tu-160M2, sa politique du missile de haute technologie plutôt que du bombardier haute technologie reste d'actualité. Le pays annonce par exemple le développement de nouveaux missiles comme le Kh-102 (version à charge nucléaire du Kh-101) ou le Kh-47M2 Kinjal, premier missile hypersonique officiellement en service dans le monde, mais il existe également des armes dont on ne connaît presque rien, comme le Burevestnik 9M730. Ce missile subsonique reprenant la doctrine du Kh-101, mais sa propulsion est cette fois réalisée à partir d'un moteur nucléaire, ce qui lui confèrerait une portée quasi illimitée, et même la possibilité de rester « en attente » d’une cible pendant des heures voire des jours avant de recevoir l'ordre d'atteindre sa cible. Les stratèges américains estiment ainsi que ce missile pourrait faire le tour complet de la terre pour attaquer à revers, plutôt que de suivre une trajectoire directe Russie-USA comme attendu... Ce sont les essais de ce moteur nucléaire qui avaient entrainé en août 2019 une explosion en Russie, libérant une grande quantité de radionucléides dans l'atmosphère et entraînant une hausse de la radioactivité détectable à l’échelle du continent.

Tir d'un missile Kh101 depuis un Tupolev Tu-95MS
Tir d'un missile Kh101 depuis un Tupolev Tu-95MS, sur des cibles djihadistes en Syrie. © Ministère de la défense russe
Tir d'un missile Kh101 depuis un Tupolev Tu-95MS

Dans tous les cas, il est révélateur de la politique russe que, parmi les six nouvelles armes stratégiques dévoilées par le président russe Vladimir Poutine le 1er mars 2018, 4 sont des missiles : le missile hypersonique Kinjal, le missile balistique RS-28, le missile de croisière Burevestnik et le missile/drone sous-marin Poséidon. Les deux derniers systèmes sont respectivement le planeur hypersonique Avangard et le sous-marin K-329 Belgorod...

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Le Mig-31K équipé du missile Kinjal ©
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Répondre à () :

Petrau | 16/02/2022 17:06

@Gatien Revol. Merci pour ce très intéressant article. Au delà des tensions actuelles, il est toujours instructif de regarder de près la technologie militaire russe.

Hannosset Étienne | 16/02/2022 21:47

@Gatien Revol. Votre article est intéressant. De plus, il permet aux "amateurs" de restés informés. Ce n’est pas négligeable !

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