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Il y a 30 ans, Israël devenait une puissance spatiale © Israel Aerospace Industries (IAI)

| Philippe Varnoteaux

Il y a 30 ans, Israël devenait une puissance spatiale

Le 19 septembre 1988, Israël plaçait par ses propres moyens son premier satellite artificiel sur orbite, Ofeq. Comment cette jeune nation est-elle devenue une nouvelle puissance spatiale, et avec quelles conséquences ?

« Israël, puissance 9 » titrait l’article d’Albert Ducrocq dans Sciences et Avenir de novembre 1988. Celui-ci précisait dans la foulée qu’« une fusée aux performances étonnantes fait de l’Etat hébreu le neuvième pays capable de mettre un satellite sur orbite par ses propres moyens. Un exploit aux retombées plus politiques que scientifiques ».

 

« Israël, puissance 9 » ?

En cette fin des années 80, la « puissance spatiale » se définissait encore par la capacité d’un pays à satelliser par ses propres moyens. Selon ce critère, étaient donc considérés comme puissances spatiales l’Union soviétique (1957), les Etats-Unis (1958), la France (1965), le Japon (février 1970), la Chine (juin 1970), la Grande-Bretagne (1971), l’Europe (1979, Ariane 1) et l’Inde (1980). Israël, plaçant à son tour sur orbite son premier satellite Ofeq 1 à l’aide de son lanceur Shavit, était-il donc bien devenu la neuvième puissance spatiale ?

Incontestablement, si l’on considère la possession d’un lanceur opérationnel comme gage d’accès autonome à l’espace. Pour autant, des nations comme la France et la Grande-Bretagne ont renoncé dès les années 70 à leurs lanceurs nationaux, d’autres ont développé d’importants programmes spatiaux sans vouloir de lanceur, tels que le Canada, l’Allemagne, etc. Au final, ce n’est pas tant être la énième puissance spatiale qui compte – en dehors du prestige et de faire partie d’un « club très fermé » – mais plutôt le fait de maîtriser un certain nombre de technologies, reposant sur un tissu industriel spécifique, le tout encadré par une volonté politique. En 1988, les trois conditions étaient réunies pour Israël. Ce dernier avait créé dès le 19 septembre 1983 l’Israël Space Agency (ISA) et, l’année suivante, le Ministère israélien de la Défense et le groupe Israël Aerospace Industrie (IAI) décidaient la construction du premier satellite national Ofeq. Quid du lanceur Shavit ?

 

Un lanceur dérivé des études balistiques… franco-israéliennes.

Au cours de la seconde moitié des années 50, les Israéliens souhaitent se doter de missiles balistiques, sachant que plusieurs Etats arabes, dont l’Egypte, ne cachaient pas leur volonté de détruire Israël. Pour ce dernier, il fallait donc ne pas se laisser distancer au niveau technologique. Néanmoins, le retard est tel que l’Etat hébreu se tourne vers les Etats-Unis qui cependant refusent, craignant qu’en lui apportant une aide militaire conséquente cela n’entraine des alliances entre l’URSS et d’autres Etats arabes. C’est pourquoi Israël sollicite la France, qui est déjà un partenaire dans le développement de missiles à courte portée.

Toutefois, la possession d’un missile à longue portée peut être mal interprétée par certains Etats moyen-orientaux. C’est pourquoi le gouvernement français du général de Gaulle préfère ne pas aider ouvertement l’Etat hébreu, et lui conseille de prendre contact avec les industriels du domaine aérospatial français. Il y a eu deux offres : Sud Aviation et GAMD (Générale Aéronautique Marcel Dassault), qui a été retenu. Doté depuis quelques années d’un département Engins (pour notamment réaliser des missiles pour ses avions), le groupe GAMD et Israël établissent dans le plus grand des secrets à partir de septembre 1962 une coopération (contrat « Opération Jéricho ») pour réaliser un missile sol-sol d’une portée de 235 à 500 km pour une charge militaire de 750 kg. Au sein de la GAMD, l’étude est lancée sous le nom de MD 620 (avec comme principaux sous-traitants Nord Aviation et SAGEM). Le premier tir en version monoétage est testé le 1er février 1965 avec succès depuis l’île du Levant, le premier (succès) en version biétage le 16 mars 1966 (hauteur 13,4 m, masse 6,7 t, portée de 450 km, équipé du premier calculateur numérique français).

La guerre israélo-arabe de juin 1967, qui débute par des attaques préventives de la part d’Israël contre l’Egypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban, remet en cause la coopération franco-israélienne. Après l’attaque israélienne de l’aéroport de Beyrouth, en décembre 1968, de Gaulle décide un embargo sur les armes et, en janvier 1969, GAMD cesse sa collaboration avec Israël. Si les années 1962-67 ont été suffisantes aux israéliens pour acquérir un certain nombre de compétences en matière d’engins fusées (guidage, pilotage, aérodynamique, thermodynamique, etc.), ils ont cependant dû concevoir une version simplifiée du MD 620 (renonçant par exemple au calculateur numérique remplacé par un calculateur analogique). Néanmoins ils ont pu mettre au point en 1970 Jéricho 1, leur premier missile balistique puis, à partir de 1977, un engin plus puissant Jéricho 2 (longueur : 14 m, masse : 26 t, portée : 1 500 km). Les études et les technologies du Jéricho 2 ont ensuite servi à la réalisation…de Shavit.

 

Un exploit aux retombées plus politiques que scientifiques.

D’une longueur de 17,7 m pour une masse de 23,4 t, Shavit (« Comète ») est un modeste lanceur à trois étages utilisant la propulsion solide, pouvant emporter une charge utile de 160 kg. Le 19 septembre 1988, depuis la base aérienne de Palmachim, sur les rives méditerranéennes, il place le satellite Ofeq 1 (« Horizon ») - d’une hauteur de 2,4 m pour une masse de 153 kg - sur une orbite elliptique de 250 km x 1 155 km. Celui-ci est annoncé comme un « satellite expérimental doté d’instruments permettant l’étude tant du champ magnétique terrestre que de la haute atmosphère ».

Alors que la plupart des lanceurs du monde sont tirés en direction de l’est pour bénéficier du petit « coup de pouce » de la rotation de la Terre, Shavit a dû suivre une trajectoire opposée vers l’ouest. Cela s’explique par l’environnement géopolitique de l’Etat d’Israël. Au lendemain de sa création en 1948, celui-ci s’est immédiatement trouvé en état de guerre avec les Etats arabes voisins. De ce fait, pour éviter le risque qu’un lanceur défaillant ou un étage ne retombe sur un pays du Moyen-Orient plus ou moins hostile, les Israéliens préfèrent tirer en direction de l’ouest. La « fenêtre » méditerranéenne n’est pas sans risque d’ailleurs, étant donné l’intense trafic notamment…

Soulignons que, si Shavit avait été tiré depuis Kourou, la charge utile aurait pu atteindre 260 kg, soit une belle performance au regard du premier lanceur français Diamant A, qui avait satellisé en 1965 depuis le désert algérien une charge de 39 kg (à 527 km x 1 697 km).

Permettant de qualifier le lanceur, Ofeq 1 apparaît aussi comme un « satellite politique », à deux niveaux. Premièrement, en améliorant les capacités du Shavit, les Israéliens disposent d’un véritable missile balistique pouvant emporter une charge nucléaire en lieu et place du satellite. Autrement dit, en ce mois de septembre 1988, les Israéliens ont dans le même temps réalisé leur révolution balistique. Le message ne pouvait être plus clair à l’égard des Etats hostiles. Deuxièmement, ce premier tir intervient l’année des 40 ans de l’indépendance d’Israël, intervenue le 14 mai 1948. A l’époque, la CIA ne donnait pas plus de deux ans de survie à la jeune nation israélienne.

 

Références.

Une communication : Philippe Jung, Jean-Jacques Serra, « From Monobloc to Jericho. How France Put Israel into Space », 4e Congrès IAC, Jérusalem, 12-16 octobre 2015.

Un ouvrage : Luc Berger, Claude Carlier, Dassault, 50 ans d’aventure aéronautique, tome 2, Les programmes, Editions du Chêne/Hachette, 1996.

Une vidéo du premier lancement spatial israélien déclassifiée à l’occasion du trentième anniversaire.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

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